Les trois visages de Hitler d'après François Poncet

Amorphe, exalté puis hébété....

Peu d'hommes politiques occidentaux ont eu aussi souvent l'occasion d'approcher Adolf Hitler qu'André François-Poncet. Nommé ambassadeur à Berlin en août 1931, il a assisté aux premières loges à l'irrésistible ascension du leader du N.S.D A.P. et à la mise en place de sa formidable puissance. André François-Poncet était un diplomate « de choc » qui se faisait une haute idée de sa mission. Conscient de l'ambition formidable du Führer, il se montra toujours partisan d'une politique de fermeté à l'égard de l'Allemagne. Déplorant la faiblesse des démocraties occidentales lors de la conclusion des accords de Munich, il obtint d'être nommé à Rome le 18 octobre 1938. Jusqu'au bout, il chercha à enrayer la marche vers la guerre en freinant le rapprochement germano-italien. Rentré en France en juin 1940, il fut déporté en Allemagne par la Gestapo d'août 1943 à mai 1945.
Au début de l'entretien, il semblait ne pas écouter, ne pas comprendre ; il restait indifférent et comme amorphe. On avait devant soi l'homme qui demeurait des heures entières absorbé dans une étrange contemplation, qui, après minuit, lorsque ses compagnons s'étaient éloignés, retombait dans une longue méditation solitaire, le chef auquel ses lieutenants reprochaient son indécision, sa faiblesse, ses flottements... Et puis, tout à coup, comme si une main avait appuyé sur un déclic, il se lançait dans un discours impétueux, il parlait d'un ton élevé, exalté, coléreux ; l'argumentation se précipitait, abondante, cinglante, poussée en avant par une voix rauque qui roulait les « r » et dont l'accent rocailleux était celui d'un montagnard du Tyrol ; il tonnait, il tonitruait, comme s'il s'adressait à des milliers d'auditeurs. C'était l'orateur qui surgissait, le grand orateur de tradition latine, le tribun plein de pectus, usant, d'instinct, de toutes les figures de la rhétorique, maniant en virtuose toutes les ficelles de l'éloquence, excellant, surtout dans l'ironie caustique et dans l'invective, apparition d'autant plus frappante pour les foules qu'elles y étaient moins habituées, l'éloquence politique étant, généralement, en Allemagne, terne et ennuyeuse.
Quand Hitler partait ainsi dans une tirade ou une diatribe, il ne fallait pas songer à l'interrompre, ni à protester. Il eût foudroyé l'imprudent qui s'y serait risqué, comme il foudroya Schuschnigg ou Hacha, qui tentèrent de lui résister. Cela durait un, deux ou trois quarts d'heure. Et soudain, le flux s'arrêtait. Hitler. se taisait ; il semblait épuisé ; on eût dit qu'il avait vidé ses accumulateurs ; il retournait à une sorte d'hébétude et redevenait inerte. C'était le moment de présenter des objections, de le contredire, de faire valoir une autre thèse. Car, alors, il ne s'indignait plus, il hésitait, il demandait à réfléchir, il ajournait. Et si, en cet instant, on pouvait trouver un mot qui le touchât, une plaisanterie qui achevât de le détendre, les lourds plis qui barraient son front s'évanouissaient, sa mine ténébreuse s'éclairait d'un sourire.
Ces alternances d'excitation et d'affaissement, ces crises, auxquelles son entourage racontait qu'il était sujet et qui allaient des excès d'une fureur dévastatrice aux gémissements plaintifs d'un animal blessé, l'ont fait considérer par les psychiatres comme un « cyclothymique » ; d'autres voient en lui le type du paranoïaque. Ce qu'il y a de sûr, c'est qu'il n'était pas normal ; c'était un être morbide, un quasi dément, un personnage de Dostoïevski, un
« possédé ».
hitlet et françois poncet
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