Trois gendarmes viennent m'arrêter

La nuit du 30 au 31 janvier 1944, un dimanche soir à minuit trente, trois gendarmes viennent m'arrêter.

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Ma nourrice s'interpose prétextant que je n'ai que quatorze ans, à quoi ils rétorquent : «Nous on a des ordres et si on ne la trouve pas, on emmène votre mari.» Donc pas question de s'enfuir. J'ai été conduite à Niort dans un dépôt où j'ai rejoint une cinquantaine de personnes arrêtées dans la région. Le surlendemain, nous avons été envoyés à Drancy, où je suis restée une semaine. Au secrétariat, on nous a tout de suite dit que nous allions partir la semaine d'après travailler dans des camps en Allemagne, et pour que tout se déroule dans l'ordre, on nous a également dit que nous allions rejoindre les familles déportées avant nous. Moi je l'ai cru, cela m'a réconfortée à telle enseigne que je n'ai pas entamé les provisions que m'avait données ma nourrice, j'ai pensé que ma mère serait heureuse de les avoir après un an et demi de camp.

Ensuite, je suis allée à Ravensbrück, puis dans un camp voisin à Neustadt, où j'ai été magnifiquement soignée par une infirmière polonaise non juive qui m'a prise en affection. Je lui dois la vie. Puis j'ai été libérée par les Russes le 2 mai 1945 et rapatriée en France le 30 mai, et soignée en Suisse pendant quatorze mois.
À mon retour à Paris en septembre 1946, j'avais presque dix-sept ans, aucune possibilité de reprendre des études, mes deux parents étaient morts en déportation, je ne savais où m'adresser pour être orientée. J'ai suivi les conseils d'une amie, j'ai donc fait des finitions dans la confection pour survivre, ce qui fait que toute ma vie, j'ai fait un métier que je n'aimais pas. En juin 1961, la naissance de ma fille Sophie a été ma plus grande joie.

Effectivement, le 10 février 1944, la police française nous a emmenés à la gare de marchandises de Bobigny, où un immense train de wagons à bestiaux nous attendait, ainsi qu'une bonne dizaine de soldats allemands. Nous avons été précipités très vite et avec violence dans ces wagons dont les portes ont été plombées de l'extérieur.
Sur le plancher, on a éparpillé de la paille, une petite lucarne grillagée laissait entrevoir le jour. Nous étions si serrés que nous n'avions pas la place de nous asseoir correctement, nous ne pouvions allonger les jambes, il fallait les ramener contre nous. D'après les archives, on a fait voyager les gens de 60 à 70, et même 80 personnes par wagon. Au milieu, on a placé un seau pour tout le monde et une énorme cuve en guise de tinette. Pendant un long moment, personne n'a osé se présenter à la tinette devant tout le monde, c'est la première humiliation que nous avons eu à subir. Puis la solidarité s'est installée, des adultes ont pris un manteau, l'ont tenu à chaque bout pour cacher les personnes qui allaient aux toilettes, et ensuite c'étaient les autres qui faisaient de même. Ce voyage effroyable a duré trois jours et trois nuits. Les conditions étaient si dures que nous avions hâte d'arriver, sans se douter de ce qui nous attendait.
Lorsque le train s'est arrêté brusquement, nous avons poussé un soupir de soulagement. À l'arrivée, sur 1 500 personnes, 210 hommes ont été sélectionnés pour le travail et 61 femmes, dont j'ai fait partie par miracle, je faisais plus que mon âge grâce à une coiffure de jeune fille que m'avait faite ma mère la dernière fois que je l'avais vue; à quatorze ans, je n'étais pas destinée à entrer dans le camp. Ce jour-là, les 1 229 qui n'ont pas été admis dans le camp ont été gazés à l'arrivée. À la Libération, ont survécu 24 femmes et 18 hommes. Dans le camp d'Auschwitz, je suis restée onze mois, j'ai travaillé dans des Kommandos de travail à l'extérieur par un froid glacial, dans des conditions effroyables, sans hygiène, une nourriture si insuffisante que beaucoup sont morts de faim. Le 18 janvier, à l'approche des Russes, nous avons été précipités à pied sur des routes enneigées où était abattue chaque personne qui ralentissait ou qui restait sur place. Cette marche a duré trois jour et trois nuits, on l'a surnommée la marche de la mort car la moitié des détenus sont morts sur les routes.