La terrifiante ivresse de Staline

Un autre verre. Un autre. Encore un autre...

En février 1944, Khrouchtchev se trouvait sur le front d'Ukraine lorsqu'un message le toucha : le général Khrouchtchev était convoqué d'urgence au Kremlin. Il demanda de faire préparer un avion. Mais la météo était formelle : une tempête de neige interdisait tout vol. C'est en voiture qu'avec son aide de camp il dut faire le long trajet du front jusqu'à la capitale.
Il faisait déjà nuit lorsque, au Kremlin, on le fit monter dans une autre automobile conduite, celle-ci, par un chauffeur du service spécial de la sécurité. Cela se passait d'ailleurs toujours de la même façon. Nul ne savait jamais où Staline se trouvait. Cela pouvait être au Kremlin ou dans un appartement privé, ou dans l'une de ses datchas.
« En cette nuit de guerre, évoque Khrouchtchev, ce fut à une autre datcha, plus proche de Moscou, qu'on nous amena, mon aide de camp et moi.
« Mais je fus introduit seul dans la pièce où se trouvait Staline. Il était assis derrière une grande table de bois blanc jonchée de cartes d'état-major et de bouteilles de vodka, plusieurs déjà vides. A son regard, à son attitude, je sus aussitôt qu'il était ivre.
« Et l'ivresse de Staline, ça, c'était
quelque chose à contempler, s'il vous en laissait le loisir. Même sous son uniforme de drap épais, je voyais ses muscles saillir, jouer. Les poils de sa moustache étaient luisants, hérissés. Et ses yeux, ses yeux ! Ils étaient comme allumés à l'intérieur par des flammes courtes qui vous éblouissaient et vous fascinaient.
« — Assieds-toi, Nikita, me dit-il. Tu as pris ton temps pour venir.
« — Joseph Vissarionovitch, protestai-je, les pistes d'atterrissage sont interdites même aux pigeons voyageurs.
« Il rit, frappa la table de sa main.
« — Sacré Nikita ! Allez, bois, mon gros pigeon !
« Je pris un des verres qui traînaient sur la table. Pas un de ces petits verres destinés à la vodka, mais un verre à pied, large et profond, dans lequel on boit le vin du Caucase. Je sentais les petites flammes courtes des yeux de Staline brûler la peau de ma main pendant que je versais la vodka. Je connaissais le rite : remplir le verre jusqu'à ras bord, le boire d'un coup jusqu'à la dernière goutte.
« La vodka ne m'a jamais fait peur, surtout quand j'étais de vingt ans plus jeune. Mais, ce soir-là, c'était différent. J'étais épuisé par la longue route, le froid, Je ne savais que trop ce qui m'arriverait si je m'effondrais. Je me vissai sur ma chaise.
« Un autre verre. Un autre. Encore un autre — et d'autres encore et encore.
« Mais je ne buvais pas seul. Staline emplissait son verre aussi souvent que moi. Et les questions succédaient aux questions. Il fallait que j'y réponde avec précision, sans hésiter. Sur la position de tel régiment, sur le nombre de bouches à feu de tel autre. Et combien de chars avait-on perdus dans tel secteur ? Et combien d'avions allemands avaient été abattus tel jour ?
« Et Staline buvait, et je buvais. Petit à petit, mes membres inférieurs devenaient de bois. Je ne sentais plus mes pieds, mes jambes, mes cuisses. Mais mon ventre, ma poitrine étaient en feu. Et, dans ma tête, résonnait une voix, la mienne, qui répétait sans cesse :
« Reste lucide, Nikita, lucide, lucide. Il va te donner des ordres, il faut que tu t'en souviennes et que tu les exécutes, quels qu'ils soient, ou alors, c'est toi qui seras exécuté... »
« On dut me porter jusqu'à ma voiture. Mais j'étais moins malade de la vodka que j'avais bue que de la honte que je ressentais à me montrer dans cet état — moi, général responsable du front de l'Ukraine — devant les soldats de garde, devant mon aide de camp, un héros couvert de blessures et de décorations.
« Ce n'étaient pas les hoquets de mon ivresse qu'il put entendre derrière lui, assis à côté du chauffeur. Non, c'étaient mes sanglots. Je pleurais sur les dizaines, peut-être les centaines de milliers de jeunes vies que j'allais devoir envoyer à la mort pour obéir aux ordres de Staline. Il avait décidé de déclencher une série d'offensives dispersées, toutes absolument inutiles.
les ivresses de staline