Mon journal de la libération de Paris

Témoignage sur les heures tragiques et glorieuses de la Libération de Paris

Voici le témoignage d'une mère de famille qui a vécu les heures tragiques et glorieuses de la Libération de Paris. Elle tenait depuis longtemps un journal quotidien dans lequel elle consignait les menus faits et gestes de son entourage familial. Elle habitait alors dans le 14e arrondisement, avec son mari, Bertrand, 42 ans, architecte, et leurs cinq enfants.
Un jour leur route a croisé la voie royale de l'Histoire : les blindés de la 2e division blindée du général Leclerc arrivaient porte d'Orléans ! Auparavant, il fallait vivre, au quotidien, les épisodes les plus singuliers de la Libération de Paris.
Pour respecter scrupuleusement l'authenticité de ce témoignage, nous avons gardé les expressions de cette mère de famille qui a pour habitude, comme la plupart des Français de l'époque, d'appeler un pistolet-mitrailleur une mitraillette, un char de combat un tank et la 2e DB l'armée Leclerc !

18 août 1944 - « Toute la nuit on entend des explosions. Et toute la journée encore. Ces explosions ont lieu de plus en plus près. Les portes vibrent. On attend les Américains pour la fin de la nuit. Couvre-feu à 9 h.
19 août - Nuit calme. Quelques coups de feu de temps à autre. Plus d'explosions. Vers 9 h, on commence à entendre quelques coups de canons tirés au loin. Chaque fois c'est un peu plus près. Cela donne l'impression que le combat se rapproche doucement. A midi moins le quart, Bertrand rentre. Les ministères sont vidés. Les trois couleurs sont hissées à la Préfecture et aux ministères. Il y a de plus en plus de bagarres dans Paris. La rue de Grenelle est dangereuse, les Allemands sont mitraillette au poing. A 14 h, des voitures de la police annoncent par haut-parleur que la Libération de Paris commence. Les forces de la Résistance sont entrées en action contre les Allemands. Il est demandé à la population de ne pas sortir. Couvre-feu à 18 h. Dans l'après-midi, plusieurs rafales de mitraillette se font entendre du côté de la I place Denfert. Plus tard, c'est rue de la Tombe Issoire, un peu plus haut. La police, mène l'opération avec les FFI, les Forces Françaises de l'Intérieur. La nuit, pas mal de fusillades avant minuit, ensuite un très gros orage avec des trombes d'eau jusque vers 4 h du matin.
20 août - Toujours de temps à autre des rafales de mitraillette, entrecoupées de coups de feu deci, delà. Après-midi mouvementé, l'action a lieu dans le quartier, c'est la porte d'Orléans qui est visée. Les coups de feu redoublent très proches l'un à gauche l'autre à droite ou derrière dans le même temps. Explosions de grenades aussi. Une voiture passe, deux jeunes hommes sur les marchepieds, mitraillette au poing, casqués, en short bleu marine et chemise kaki, brassard trico lore. A l'intérieur, plusieurs hommes, c'est une voiture de la Résistance qui remonte la rue de la Tombe-Issoire à toute allure. Un moment après, un cycliste également avec le brassard passe dans l'autre sens, s'arrête et cause à la foule. Tous les gens sont aux fenêtres ou sur le pas de leur porte.
Après des coups de feu venant de la rue de la Tombe Issoire de l'autre côté de l'avenue du parc, tout le monde disparaît. Une bonne fusillade, puis un camion allemand apparait qui vient vers nous. On ne voit plus personne; à l'instant tous les volets se ferment. Le camion passe sous nos fenêtres, de toute part sortent des fusils braqués dans toutes les directions. Sitôt le camion passé, les volets se rouvrent et tout le monde ressort, le danger est passé. Sans arrêt passent des autos, plusieurs ambulances, puis des voitures du gaz Willy conduites par la Résistance. On n'entend plus de coups de feu.
Des avions passent, la DCA entre en action. Depuis deux jours on n'avait plus entendu un seul avion, cela semblait drôle de ne plus avoir ce souci. Et l'on guette chaque bruit de moteur d'auto. Va-t-il amener une fusillade ? Drôle d'impression que de se dire : « tiens, une auto dans Paris !... » Nuit très calme. Il tombe encore des trombes d'eau.
21 août - Matinée calme. Vers 13 h, des violentes détonations venant sans doute de la porte d'Orléans; fenêtres et portes vibrent violemment avant que l'on entende le bruit. Dans l'après-midi, des bruits sourds, lointains, qui semblent être le canon ou peut-être encore des explosions, on ne peut le définir. Dans l'après-midi, calme, la trêve continue, Bertrand fait un tour jusqu'à la mairie et la porte d'Orléans. Vers 18 h, la fusillade reprend. On attend les Américains d'une façon imminente. Nuit calme, canon au loin.
22 août - Le canon tonne au loin toute la matinée. Dans Paris, la bagarre continue. Bertrand atteint avec peine le 90 rue du Moulin Vert pour chercher des pommes de terre à l'association de famille. Arrêté par des barricades faites avec des voitures à ordures en travers des rues et les sacs de la Défense Passive. Ces barricades sont tenues par des hommes de la Résistance armés de grenades, de mitraillettes et de fusils. A 17 h, Bertrand et moi sortons avec Martine et François, nous trouvons Hubert et Dominique qui rentrent du centre d'où on vient de les faire partir, car il parait que les Américains sont porte d'Orléans ! Cela semble très surprenant à tout le monde. Nous allons voir par là ! Nous prenons l'avenue du parc. En arrivant au parc, les gardes ferment les portes après évacuation. On entend le canon au sud, sourdement sans interruption. La bataille semble encore loin. Nous faisons demi-tour et croisons une voiture allemande, les hommes en position de tir. Les coups de feu claquent de droite et de gauche, nous rentrons surtout à cause de l'heure. Le canon tonne toujours à l'horizon.

FFI dans Paris en 1944
barricades dans Paris en 1944
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