Treize enfants d'une même familles déportés

Nous voilà sur cette photo, il ne manque que mon frère aîné...

Treize enfants d'une même familles déportés
Treize enfants d'une même familles déportés

Elle a sans doute été prise à l'occasion de la remise de la médaille de la famille nombreuse de Tinqueux, près de Reims, une création du Maréchal...
Je n'oublierai jamais ce matin du 27 janvier 1944. Il était tôt, une camionnette s'est garée dans la rue, treize gendarmes allemands en sont descendus, armés. Ils sont arrivés comme des brutes dans la maison, ils ont fouillé partout. Mon frère était dans la Résistance, je pense qu'ils cherchaient des listes de noms. Et ils nous ont embarqués, les douze enfants, dont la plus jeune n'avait que quelques mois, et mes parents. À la prison de Reims, d'abord, puis pour Drancy, aux mains des Allemands. Le premier jour, nous avons été séparés de mon père. Nous y sommes restés cinq jours. Cinq jours abominables, l'antichambre des camps : les hurlements des Allemands et de leurs chiens qui nous terrorisaient, les appels deux fois par jour. On nous a raccourcis les cheveux. Nous dormions sur de la paille, blottis les uns contre les autres. Ils avaient droit de vie ou de mort sur nous. Notre convoi pour Birkenau portait le numéro 67 : 1 945 personnes (550 femmes, 662 hommes, et le reste... des enfants). Beaucoup de vieillards, des malades arrachés des hôpitaux. Le trajet dans les wagons à bestiaux a duré trois jours et trois nuits, sans boire ni manger.

On a compris quand ils ont fermé les portes. Entassés, sans possibilité de s'isoler pour faire ses besoins, ou allaiter comme c'était le cas de ma mère. On a mis une couverture pour se séparer des hommes; la tinette a été vidée deux fois en tout. Personne ne disait rien. Je ne peux pas dire ce que c'était avec des mots, en tout cas, je ne peux plus monter dans un train.
Lorsque les trains se sont ouverts, les vivants ont émergé du train, hagards, perdus. C'était terrifiant, comme une autre planète, l'enfer. Les hurlements, les ordres en allemand, les chiens qui aboyaient. Nous avons marché un peu. Il y a eu une première sélection. Ma soeur et moi, qui étions les aînées (dix-huit et vingt-deux ans), d'un côté, ma mère et tous mes petits frères et soeurs de l'autre. Elle nous a dit : À ce soir. Nous ne les avons plus jamais revus. Ça s'est passé en une seconde, comme dans un cauchemar. La première chose qu'on nous a faite a été de nous raser, de nous tatouer, puis de nous mettre nus, en plein mois de février. Et la terrible vie de Birkenau a commencé. Le personnel du camp, c'était les SS, la Wehrmacht, mais aussi des droits communs, des brutes sorties des prisons allemandes. Nous sommes restées en quarantaine quelque temps, pendant lequel les travaux les plus ignobles et les plus difficiles nous étaient réservés: les pommes de terre (gelées, elles étaient immangeables), les briques sur lesquelles la chair de nos mains nues restait collée par le froid. C'était un monde de douleur, d'humiliation, de brutalité inimaginable. Puis ce furent les commandos : on partait le matin et on rentrait le soir. Les coups pleuvaient, nous étions à peine nourries. J'en ai pris plus que les autres, car je ne comprenais pas les ordres en allemand, je n'arrivais pas à retenir mon matricule, qu'il fallait savoir par coeur, je ne répondais pas à temps aux questions. Il y avait aussi les appels, des heures durant dans le froid, avec des femmes qui tombaient, qu'on ne pouvait aider et qui mouraient dans la neige, alors le compte était faux, il fallait recommencer, jusqu'à l'absurde. Nous tenions à ne pas montrer aux Allemands qu'ils étaient maîtres de notre vie, je n'en regardais jamais un dans les yeux. Ce sadisme, cette absurde brutalité, comment avons-nous pu y survivre? Et la famine, le froid, le typhus, comment ai-je pu y échapper? Je ne le sais toujours pas. Une petite étoile, sans doute, m'accompagnait. Le lendemain, j'ai cherché à savoir où étaient passés ma mère et mes frères et soeurs. On m'a montré la fumée qui ne s'arrêtait jamais dans le ciel de Birkenau et on m'a répondu «par la cheminée» sans commentaire, ça a été le moment le plus dur.

Moi j'ai eu la chance d'échapper aux sélections successives et d'être choisie pour travailler dans une usine de munitions. La ration alimentaire était plus consistante, nous étions logées à part, même si les conditions étaient atroces, c'était tout de même un peu moins épouvantable. Je n'en veux pas aux kapos allemandes qui nous commandaient, dans la cruauté, le vol et l'injustice. Si j'étais restée aussi longtemps qu'elles, peut-être serais-je devenue comme elles. C'est mon étoile, et ma foi, qui m'ont accompagnée pour tenir jusqu'au retour en France, ma soeur et moi, où personne ne nous attendait, après l'épreuve terrible de la longue marche. Il n'y a que depuis très peu de temps que je peux en parler, et je veux le faire aujourd'hui, car c'est ma mission : témoigner pour tous ceux qui ne sont pas revenus.