Une effroyable solitude

Albert se confie à sa jeune cousine Betty Ann, dite Sugar Plum.

Fils d'un policier de Brooklyn, le jeune parachutiste de vingt-deux ans qu'était Albert J. Webb en 1944, ne risquait pas de pouvoir décrire ses émotions à sa mère... La grippe espagnole en avait fait un quasi-orphelin dès l'âge de six ans, et il avait été mis avec sa soeur Ethel sous la garde bienveillante de leur grand-mère maternelle, pour les soustraire à la maltraitance de leur père. Faute de mère, faute de petite amie, Albert se confie à sa jeune cousine Betty Ann, dite Sugar Plum.

Chère Betty Ann
Je t'envoie dans une enveloppe séparée la photo d'un autre parachutiste embarquant dans mon avion. Je ne le connais pas personnellement, mais je n'ai jamais vu spectacle plus beau, plus estimable...
Chaque para portait une charge identique, aussi lourde qu'encombrante. Je peux t'assurer que je n'essaierai jamais de porter une charge aussi pesante lors de mes prochains sauts... Ce n'est pas tant le poids qui est gênant que la difficulté de s'extraire de son harnais après avoir touché le sol... Tant que l'on n'en est pas libéré, on est rien d'autre qu'une cible facile pour n'importe quel Allemand situé dans le secteur. Beaucoup de nos soldats ont atterri juste au milieu du feu et des positions ennemies. Je sais que si j'avais atterri à 20 pieds' de l'endroit où j'ai touché le sol, je me serais noyé dans une eau où je n'avais pas pied, et même là où je suis tombé, il m'a été très difficile de garder la tête hors de l'eau, pendant que je défaisais toutes les courroies, toutes les boucles qui m'emprisonnaient...
Comme tu le sais, j'ai sauté à 2 h 30 du matin, le jour J, plusieurs miles 2 à l'intérieur des terres. Pour différentes raisons, quand j'ai sauté, l'officier qui dirigeait le saut a laissé passer le signal et, réalisant que le délai était dépassé, il a hurlé pour nous ordonner de sauter. Je ne l'ai jamais revu. Arrivé au sol, je me suis retrouvé désespérément seul, et j'ai eu l'impression d'avoir à marcher et à ramper dans le marais pendant une éternité avant de rencontrer âme qui vive... Ça te donne le sentiment d'une effroyable solitude, d'être tout seul, perdu, derrière les lignes allemandes...
Jusqu'à ces derniers jours, je n'ai cessé de frissonner en y repensant...

parachutiste le jour J