Attaque de nuit

En Birmanie en 1944...

Le tir coup par coup continua encore un moment ; on avait même l'impression que les coups partaient derrière nous. C'étaient les plus durs à supporter puisqu'ils signifiaient en quelque sorte que les « Japs » avaient trouvé une faille dans nos défenses et en avaient profité. Et là où passe un Japonais, d'autres peuvent suivre... Les hommes éprouvaient la désagréable sensation que l'ennemi s'était peut-être infiltré en grand nombre et se trouvait derrière eux, à attendre le moment propice de fondre avant l'attaque de front. Le temps passait. Ce sentiment de malaise s'accentuait. Une dure épreuve pour les nerfs, mais les nerfs des hommes de Bobby résistaient.
Ils tinrent jusqu'au moment où les hommes entendirent le bruit de la bagarre sur la route et surent que l'attaque avait été lancée. Les « Japs » arrivèrent, aussi discrètement que possible. Ils portaient des espadrilles et tout ce qui pouvait briller dans leur équipement avait été soigneusement enlevé ou recouvert. Pourtant, malgré l'éclatement des obus qui tombaient derrière eux, les hommes pouvaient entendre les Japonais escalader les talus et le choc des pierres tombant sur la route.

Il n'y avait aucun doute, ils attaquaient en force. En grand nom bre. Bobby saisit son micro et appela le sergent King pour l'informer de l'attaque. Une minute plus tard, les mortiers ouvraient le feu et déversaient une avalanche d'obus sur la colline de « la Prison ». C'était le signal que les hommes de Bobby attendaient pour tirer, leurs armes pointées sur des emplacements fixes le long de la route. Le plan de feu avait été très soigneusement étudié et les Japonais devaient traverser un barrage d'acier avant de pouvoir atteindre les positions avancées de Bobby. D'un seul cri, il déclencha le barrage. Les Brens et les mitrailleuses se mirent à crépiter et les fusiliers lancèrent une pluie de grenades sur la route.
Pour une fois les Japonais restaient silencieux au lieu de hurler. de pousser leurs cris de guerre, de sonner du clairon comme ils le faisaient habituellement. C'était une bonne habitude, en vérité, puisqu'elle nous permettait de savoir où ils étaient. Mais cette nuit, dans ce noir de mort, le silence était beaucoup plus redoutable. Et voilà que tout à coup, ils eurent franchi le barrage et se dressaient sur le talus. L'un d'eux se trouva juste au bout du fusil de Scudder. Scudder tira et l'abattit. Puis un autre Japonais surgit, puis encore un autre, si bien que Scudder ne cessait de tirer avec son fusil et Bobby avec sa mitraillette. Hall avait même abandonné son poste radio pour prendre part au combat.
Tout au long du rebord du talus, il y avait un enchevêtrement d'hommes en effervescence qui juraient, suaient, soufflaient, luttant au corps à corps, tuant, estropiant, tailladant l'adversaire. Et les mortiers continuaient à tirer. Progressivement, les assiégés se rendirent compte que le nombre des assaillants diminuait, au point que finalement on n'eut plus affaire, çà et là, qu'à quelques combattants plus résolus que les autres. Ceux-là, on en vint à bout facilement, bien sûr, l'un après l'autre. Alors, Bobby essuya la sueur qui coulait de son front, reprit son micro pour dire à King d'arrêter le feu puisque les assaillants étaient en déroute. Les munitions des mortiers étaient précieuses. Il fallait les garder pour briser la prochaine attaque et puis toutes les autres à venir...
Bientôt ce fut le silence dans le noir. On n'entendait plus que, très atténués, le gémissement de quelque blessé ou le bruit du passage à travers les buissons de quelque « Jap ›> qui tentait de s'échapper pour regagner sa jungle.

Soudain, un appel pressant éclate dans l'obscurité : « Eh ! Johnny, laisse-moi passer, laisse-moi passer. J'ai les laps aux trousses... Ils vont m'attraper ! » C'était un vieux truc, que les Japonais avaient expérimenté dans l'Arakan, mais Bobby priait le ciel qu'aucun de ses hommes ne s'y laissât prendre. Puis d'autres voix, venant de différentes directions : « Laisse-moi passer ! Laisse-moi passer ! » Mais personne ne répondait. Alors, les voix cessèrent d'appeler. Un coup, un seul, éclata. Il venait de là-haut, du sommet de l'un des arbres géants. Puis un autre. Puis d'autres, toujours de directions différentes avec un long silence entre chacun d'eux. Cela aussi, c'était une vieille ruse qui peut vous surprendre quand vous êtes un bleu dans la jungle. C'est ce qui s'était produit au début : des hommes aux nerfs fragiles avaient immédiatement riposté, tirant au hasard contre un danger qu'ils ne pouvaient pas voir, mais les lueurs des départs indiquaient aux Japonais où se trouvaient les imprudents. Heureusement, maintenant, ils connaissaient le stratagème et ne répondaient pas. Bobby respirait.
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