Un cortège de cinq Mercédès

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reporter
Dans la capitale qui symbolisait le plus étonnant de tous les triomphes allemands depuis le matin du 10 mai précédent, l'entrée du maître du IIIe Reich s'était effectuée presque secrètement, dans le plus absolu, le plus complet incognito. Et lui-même, sanglé dans son ample manteau de cuir boutonné jusqu'au col, rien ne le distinguait des dizaines de généraux et d'officiers de son escorte. Rien — hormis sa casquette enfoncée jusqu'aux yeux, et ce port, ce faciès caractéristique barré du trait noir de son étrange moustache, identifiable au premier regard.
Aucune mesure de sécurité spéciale n'avait été prise qui ne fût déjà en place pour la protection des autres états-majors de la Wehrmacht dans Paris occupé.
Dans le petit matin de ce 23 juin 1940, Hitler a atterri au Bourget, venant de son quartier général de Brûly-le-Pêche, au nord-ouest de Mézières, à bord de son avion personnel piloté par le capitaine Hans Baur.
Et rapidement la colonne de lourdes Mercedes découvertes avait pris la direction du centre de la ville, entre deux parois d'immeubles aveugles, roulant sur des chaussées désertes, comme à travers un décor irréel et fantomatique, nota un officier de la suite.

Botté et ganté, calé au fond de son siège, Hitler a d'abord observé un maintien maussade et renfrogné. Puis, peu à peu, ses traits se sont détendus et il s'est arraché à son mutisme inquiétant. Depuis minuit, l'armistice avec la France se trouvait en vigueur et, en ce moment, lui, le chef de l'armée conquérante, foulait le sol de Paris.
Il venait de sortir de l'Opéra, où deux gardiens avaient été réveillés sans ménagement par les hommes du colonel Hans Speidel, responsable de la sécurité des forces allemandes dans Paris, pour illuminer l'immense salle dorée, le riche foyer et la scène, l'escalier monumental, les fresques, les statues.
— Le plus beau théâtre du monde! s'était écrié Hitler comme fasciné, pétrifié d'admiration.
Et maintenant, de son pas vif, il descendait les marches du grand théâtre édifié par Garnier, se hâtant vers sa voiture.
De l'autre côté de la place, le vendeur de journaux anonyme écarquillait les yeux, revenait malaisément de sa stupeur.
Hitler l'aperçut. A Lille, quelques semaines plus tôt, en le reconnaissant, une femme avait refermé précipitamment ses volets en s'exclamant :
— Le diable!
Elle non plus, Hitler ne devait pas l'oublier.
Le cortège des cinq voitures d'état-major contourna la place de l'Opéra pour s'engager, sur la droite, dans l'enfilade du oulevard des Capucines bordé de théâtres et d'arbres touffus, aux trottoirs dépeuplés.
Adolf Hitler se tenait à l'avant de sa grosse Mercedes décapotable, tandis que
derrière lui s'étaient tassés, outre des aides de camp, l'architecte Albert Speer, colosse d'environ 1,90 mètre, inspecteur — avec rang de général — des Bâtiments de l'État allemand dont il deviendrait un jour le ministre de l'Armement, et Arno Breker, sculpteur officiel du Ille Reich, rappelé spécialement d'Allemagne pour servir de mentor, de cicerone au Führer, pour ce matinal rendez-vous, qui serait d'ailleurs unique, du conquérant avec sa conquête.

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