Le colonel au bandeau noir

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reporter

LE 20 juillet 1944, Hitler, qui émerge rarement du sommeil avant dix heures, s'est fait réveiller à neuf heures. Il attend Mussolini au début de l'après-midi, ce qui l'oblige à avancer la première de ses conférences militaires quotidiennes, fixée d'ordinaire à treize heures.
Entre l'effet prolongé des narcotiques et celui des stimulants que lui administre le Dr Morell, son guérisseur », le Führer se montre de méchante humeur le matin. Mais l'entourage remarque qu'il est plus nerveux encore que les autres jours. On sait d'ailleurs qu'il déteste son quartier général de Prusse orientale, ce Wolfshantze bien nommé, repaire du loup glacial en hiver, sinistre en toute saison, et, depuis son arrivée le 17 juillet étouffant.
Il regrette l'air pur de son Q.G. bavarois du Berghof. Entre le vaste abri souterrain où il réunit son état-major quand les bombardiers ennemis sont signalés et une Gasterbaracke dont les dix fenêtres ouvertes entretiennent un courant d'air, il a opté pour le baraquement dit des invités.
Bâtie en bois au début de 1941, cette construction a été renforcée au printemps d'une épaisse couche de béton, sur ordre d'Albert Speer. Les travaux de consolidation se poursuivent dans cet étrange « village » de bunkers bas et parfaitement camouflés : toits couverts de filets verts retenant mousses et feuillages, murs verts se confondant avec les bois d'alentour.

La nuit précédente, Hitler a monologué comme de coutume devant ses secrétaires. à l'issue de sa conférence de minuit, jusqu'à trois heures du matin. Epuisées, il les retint encore debout après les bonsoirs, pour une dernière phrase :
— J'ai un mauvais pressentiment, mais il importe que rien ne m'arrive. Je n'ai ni le droit ni le temps de tomber malade. L'objet essentiel de la conférence du jour porte sur les mesures urgentes qui doivent être prises pour résister à la nouvelle offensive déclenchée par les Russes en Galicie.

Lorsque. à midi trente, Hitler pénètre dans le baraquement. la carte des opérations couvre une longue et unique table. flanquée de quelques chaises rudimentaires. Il y a là l'Obertsgruppenführer Hansen, le général Eberbach, le général SS Sepp Dietrich, et le nouveau chef d'état-major des Panzer, le lieutenant-général Ganse. Le général Heusinger, chef des opérations. et son adjoint, le colonel Brandt complètent, avec les généraux Schmundt, Jodl et Korten, l'aréopage. Ne manquent que le maréchal Keitel et un officier convoqué par lui, le colonel comte Klaus von Stauffenberg, qui venant de Berlin, doit faire un rapport sur les nouvelles divisions de Volksgrenadieren, dont Hitler estime ridiculement lente la formation « accélérée »...
Sur un signe du Führer, Heusinger commence son exposé. Au même instant, la porte s'ouvre devant Keitel, confus de ses deux minutes de retard. suivi de Stauffenberg et de son aide de camp. Hitler jette un regard étonné sur ces deux hommes que Keitel se hâte de nommer. Stauffenberg a pourtant participé à deux grandes conférences du Q.G. et il est de ceux que l'on n'oublie pas.
De haute taille, ce colonel de 37 ans reste très beau, en dépit du bandeau noir qui lui barre le front. En Tunisie, il a perdu un oeil, le bras droit et deux doigts de la main gauche.
Le Führer, qui ne cesse de cacher sous sa main droite les tremblements de la gauche salue brièvement et engage son voisin immédiat, Heusinger, à reprendre sa lecture.
Stauffenberg prend place entre Korten et Brandt, à moins de deux mètres de Hitler qui s'assied. Berger, son secrétaire-sosi, et deux sténotypistes, s'asseoient également. Les six SS de la garde personnelle, les délégués d'Himmler et de Goering, les officiers de son état-major personnel, comme les généraux, restent debout.
Stauffenberg se penche pour caler sa serviette contre une des lourdes consoles de chêne qui soutiennent le plateau de la table. Il respire. Jusqu'à l'ultime seconde, il s'est demandé si la précieuse serviette, et lui-même, parviendraient sans dommage jusqu'au « repaire du loup
hitler dans son repaire
Stauffenberg