Description des protagonistes par Edouard Daladier

Hitler, le visage pâle et crispé

Vers midi, accompagné dans une voiture découverte, de François-Poncet et du maréchal Goering, vêtu d'un uniforme blanc qui accentuait ses rondeurs, j'arrivai à la Maison du Führer, sur la place royale.
Ayant François-Poncet pour guide, j'entrai dans un salon largement ouvert où je trouvai Neville Chamberlain vêtu de noir suivant sa coutume, impassible, ressemblant un peu à un vieil homme de loi anglais.
Bientôt, escorté de Ciano, grand, vigoureux et d'un cortège d'officiers et de diplomates italiens en grand apparat, couvert de galons et de décorations, apparut Mussolini.
Il était sanglé dans un bel uniforme qui me parut un peu étroit pour lui. Il pénétra d'un pas vif dans le salon, le torse bombé, ses yeux noirs très mobiles, comme passant en revue, mais rapidement détendu et souriant.
Maintenant, derrière tous ces hommes chamarrés, seul, venait Hitler, le visage pâle et crispé. Je voyais sa chevelure brune, une mèche épaisse lui tombant sur le front. Le regard était étrange et dur de ces yeux d'un bleu sombre qui se révulsèrent brusquement lors des brèves salutations.
Il était vêtu très simplement comme un homme du peuple d'une veste kaki, portant sur la manche droite l'écusson à croix gammée, son long pantalon noir tombait sur des chaussures noires assez usagées. Tel m'apparaissait l'homme qui, par la ruse, la violence et la force, était devenu dictateur suprême de l'Allemagne.
J'avais dit et répété à Londres que son but était d'établir sa domination sur l'Europe. En le voyant, je pensai ne pas m'être trompé.
Vers midi trente, le premier entretien eut lieu dans un salon rectangulaire. Hitler prit place sur un fauteuil, dans la partie gauche à partir de l'entrée. A sa droite étaient son interprète, puis Neville Chamberlain, enfin sir Horace Wilson. Au centre du salon, sur un canapé, étaient assis Mussolini et Ciano. Moi-même je me trouvais sur la partie droite, dans un fauteuil, face à Hitler.
Hitler se leva et prononça contre les Tchèques un violent réquisitoire. C'était une véritable explosion. Etendant les bras ou serrant les poings, il accusait les Tchèques d'avoir exercé contre les Allemands une affreuse tyrannie, de les avoir torturés, d'en avoir chassé des milliers de leur pays, comme des troupeaux affolés.
J'avais compris le sens de son discours, mais sa traduction ne laissait aucun doute sur la violence de son réquisitoire. Je me levais donc pour demander s'il fallait comprendre qu'Hitler proposait de détruire la Tchécoslovaquie, comme Etat, et de l'annexer au Reich. S'il en était ainsi,. je n'avais qu'à regagner la "France. « Daladier défend les Tchèques », écrivit plus tard Ciano, dans son journal.
Mussolini s'agita sur son canapé.
— Non, non, s'écriait-il, c'est un malentendu.
Et, tandis qu'il parlait, Hitler ne le quittait pas des yeux.
Ayant entendu la traduction de ces deux interventions, Hitler reprit la parole, d'un ton plus calme.
— Non, pe ne veux pas de Tchèques, monsieur Daladier, je ne veux que mes frères allemands. Quand vous me donneriez les Tchèques, je n'en voudrais pas.
Et il continua sur ce ton, affirmant que sa politique ne consistait qu'à rassembler tous les Allemands dans leur patrie commune.
Alors Mussolini sortit de la poche extérieure de sa vareuse une feuille de papier. C'était, disait-il « un bref projet de compromis » dont il donna lecture.
Bien que l'ayant compris, je demandai que l'on nous en remit le texte, afin que nous puissions l'étudier. Il en fut ainsi décidé, et la Conférence fut suspendue jusqu'à 5 h 45. Il était alors quinze heures.
Le débat reprit pour ne se terminer qu'à 2 heures du matin. La discussion fut assez confuse et parfois désordonnée, Hitler restant presque tout le temps silencieux et tel que je l'avais vu le matin à son arrivée, figé et blême.
Je fus parfois soutenu par Mussolini, fier du rôle de médiateur entre trois grandes puissances qu'il s'était assigné. Un peu avant la fin, au moment des signatures, il me dit, en souriant :
— Vous allez être acclamé à votre retour en France.
Je lui dis que, certes, les Français, seraient joyeux d'apprendre que la paix était sauvée, mais qu'ils auraient conscience des sacrifices qui lui avaient été consentis.
— Vous verrez, vous verrez.
Munich 1938
conference de Munich
signature accords de Munich
Hitler et Daladier
suivant