Un état rayé de la carte

Hitler n'était plus un gentleman...

Donc les délégués tchèques (à qui l'on avait permis de venir à Munich et d'attendre, « dans l'antichambre », le résultat des négociations) furent froidement informés de cette décision et Hitler et Chamberlain signèrent ensemble un document qui concrétisait le « profond désir de leurs deux peuples de ne jamais se faire mutuellement la guerre ». Quant aux divisions allemandes, elles se préparèrent à pénétrer en Tchécoslovaquie aussi profondément que Hitler le jugerait opportun. Puis M. Chamberlain rentra en Angleterre.
Il y fut accueilli par les acclamations d'une foule enthousiaste qui l'attendait à l'aéroport et devant laquelle il brandit l'accord qu'il venait de signer avec Hitler avant de lui en lire le contenu.
M. Daladier reçut le même accueil enthousiaste des Français à sa descente d'avion. Mais la légende — qui est peut-être vraie veut que le président du conseil ne réagit pas avec la même euphorie que son homologue anglais et craignit que la foule massée à l'aéroport ne fût pas là pour l'applaudir mais pour le huer. Quand il se fut rendu compte des sentiments qui animaient ses compatriotes, il aurait eu à leur égard une épithète malsonnante.
Une vague de soulagement se propagea à travers le pays. Toute cette nuit-là, les pubs furent emplis de bandes joyeuses, de gens heureux, enfin rassurés, qui se sentaient l'esprit délivré d'un énorme souci. Le matin suivant, la presse britannique fit une plus large place au document que Chamberlain avait signé seul avec Hitler qu'à celui qu'il avait paraphé avec Hitler, Daladier et Mussolini, ce qui eut pour effet de prolonger pendant plusieurs jours ce climat d'euphorie.
Mais, peu à peu, les détails des accords sur la Tchécoslovaquie commencèrent à être connus. Le sentiment de l'impasse dans laquelle l'Angleterre venait de s'engager ainsi que la honte de la mauvaise action qui avait été commise firent progressivement leur chemin dans la conscience du peuple anglais. Le démebrement de la « démocratie modèle » commença sur-le-champ. Le 1er octobre, les troupes allemandes avaient envahi le territoire des Sudètes et, en moins de vingt-quatre heures, les revendications polonaises pour le retour de Teschen à la Pologne avaient été satisfaites. Les Tchèques n'eurent d'autre ressource que d'accepter. Puis, à la fin du mois, Hitler et Mussolini se mirent d'accord sur un nouveau tracé de frontière entre la Tchécoslovaquie et la Hongrie, opération qu'ils annoncèrent au monde comme étant l' a arbitrage de Vienne ».
Le Dr Benès donna sa démission de président de l'Etat tchécoslovaque et alla résider en Angleterre. Malgré cet exil, il pouvait se considérer comme l'un des moins défavorisés parmi ses concitoyens. Durant l'hiver qui suivit — 1938/1939 — le démembrement de la Tchécoslovaquie s'aggrava : Hitler multipliait les causes de discorde entre les différentes nationalités qui avaient, jusque-là, vécu en bonne intelligence et élargissait le fossé entre Tchèques et Slovaques. Mais d'autres voix que celle de Hitler se faisaient maintenant entendre et les Anglais eurent rapidement mauvaise conscience de ce qu'ils avaient laissé s'accomplir. Les Allemands perdirent leur popularité et la Tchécoslovaquie se vit entourée d'une aura romantique semblable à celle de la « courageuse petite Belgique », entre 1914 et 1918. De nombreux Britanniques se rendirent compte, avec amertume, que les forces à opposer éventuellement à l'Axe venaient d'être amputées d'un million de soldats bien entraînés et qu'elles perdaient l'avantage d'un système de fortifications efficace. De plus, les usines Skoda allaient maintenant produire des chars pour les dictateurs. Le 14 mars 1939, encouragée par Hitler, la province de Slovaquie se déclara indépendante et se sépara de la Tchécoslovaquie. Le même jour, les troupes allemandes, parties de leurs bases en territoire sudète, pénétraient dans Prague, mettant ainsi la main sur la Bohême et la Moravie. Le jour suivant, avec un cynisme qui dut choquer même ceux qui avaient « coopéré » avec lui, Hitler « acceptait » le protectorat de Slovaquie, une Slovaquie dont l'indépendance n'avait finalement duré que vingt-quatre heures ! C'est ainsi qu'un Etat moderne fut rayé de la carte du monde pour plusieurs années.
Le 17 mars, ses yeux s'étant enfin dessillés, M. Chamberlain accusa ouvertement Hitler d'avoir manqué à sa parole. Hitler n'était plus un gentleman ; il est même probable qu'il n'en a jamais été un...
chamberlain après la signature des accords de Munich en 1938
Daladier après la signature des accords de Munich en 1938
Allemands à Prague en 1939
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