La bataille de la vieille ville

Des milliers de combattants polonais et des milliers de civils y trouvent la mort

Une fois l'accès au pont de Kierbedzia dégagé, les troupes du Reich ont pour objectif suivant la prise de la vieille ville. Cette opération s'ouvre le 12 août. Elle est menée par trois groupes qui attaquent du sud, de l'ouest et du nord, sous le couvert d'un barrage d'artillerie, de lance-flammes, de « Goliath » (chars miniatures bourrés d'explosifs et télécommandés par câble depuis les lignes allemandes) et d'un bombardement aérien.
Les forces polonaises, encerclées et privées d'approvisionnements réguliers en provenance de l'extérieur, perdent chaque jour du terrain, qu'elles regagnent en partie par des attaques nocturnes. Les bombes et les obus qui ne cessent de tomber entraînent des pertes considérables chez les civils dont beaucoup sont enterrés vivants sous les immeubles en ruine. La population demeure cependant aussi résolue que l'armée de l'intérieur.
Pour maintenir les communications, évacuer les blessés légers et assurer l'approvisionnement en munitions, les assiégés commencent, vers la mi-août, à utiliser les égouts comme voies d'accès au centre de la ville et à Zoliborz. S'y retrouver dans ce malodorant labyrinthe est certes difficile, mais on dispose heureusement de guides expérimentés — dont beaucoup sont des femmes.
Au milieu d'août 1944, un déluge de feu s'abat sur la vieille ville. Pour la première fois, les Allemands utilisent leurs plus grosses pièces, tirant des obus de 1,5 tonne. La moitié des défenseurs sont hors de combat ; les médicaments et les pansements font défaut pour soigner les blessés ; la population a consommé toutes ses réserves de vivres ; la moitié des maisons sont détruites, et la plupart des autres endommagées.
De son côté, le général S.S. Von dem Bach déplore de graves pertes dans ses troupes — 150 hommes par jour, tués ou blessés. Il décide de lancer l'attaque décisive, avec toutes les forces dont il dispose ; le 18 août, après que la vieille ville ait été inondée de bombes et d'obus, les raids d'avions se succèdent toutes les trente minutes ; les troupes d'assaut allemandes s'avancent le plus près possible des barricades, protégées par une avalanche de feu qui contraint leurs défenseurs à se terrer.
Près de 8 000 hommes sont lancés le 19 août pour une attaque finale, tandis que les avions volent à 100 mètres, qu'une cinquantaine de « Goliath » font des brèches dans les défenses, et qu'une dizaine de chars « Tigre » et une vingtaine de canons parachèvent l'oeuvre de destruction ; par les caves, des équipes de sapeurs parviennent sous les positions polonaises pour les faire sauter ; les incendies ne s'arrêtent plus, les défenseurs ne sont plus assez nombreux et ils n'ont pas assez d'eau pour pouvoir les maîtriser.
Sous un soleil éclatant, dans l'épouvantable odeur des cadavres qui se décomposent, l'offensive allemande se porte sur les bastions polonais, des bâtiments assez solides pour être encore, au moins partiellement, debout : l'Hôtel de Ville, une imprimerie, un hôpital, la cathédrale et, surtout le château — point d'intérêt stratégique parce qu'il domine un pont sur la Vistule — c'est toujours l'impérieuse nécessité de ravitailler la 9e armée qui commande la stratégie allemande dans la ville. On se bat dans la nef de la cathédrale, des deux côtés d'une barricade qui la barre en son milieu, pendant plusieurs jours ; on se bat dans le château, à tous les étages. La lutte a quelque chose d'irréel, de surréaliste : à quelques dizaines de mètres des barricades, on soigne des blessés, on fabrique ou on répare des armes, on imprime des journaux et des affiches.
Le 27, constatant que la situation est désespérée, Bor-Komorowski et le délégué général quittent la vieille ville par les égouts. Après leur départ, les insurgés qui ont survécu, le visage noirci par la fumée, ivres de fatigue, à court de munitions, se battent encore par endroit pendant deux jours. Une sortie, tentée par 650 hommes vers le centre ville, distant à peine de 600 mètres, se termine par un échec, faute d'une coordination suffisante, faute aussi des forces nécessaires pour les soutenir dans le centre ville.
Les blessés sont alors évacués le 30 août, par les égouts , puis les combattants valides les suivent, les uns au nord vers Zoliborz, les autres au sud vers le centre ville. Les civils, alertés, désireux aussi de partir en grand nombre, ont failli faire échouer l'opération. Le 2 septembre, au petit jour, les assaillants allemands prennent possession de barricades vides, tandis que des civils sortent des caves en brandissant leurs mouchoirs.
La bataille dans la vieille ville avait duré 23 jours ; plusieurs milliers de combattants polonais, plusieurs dizaines de milliers de civils y avaient trouvé la mort ; des dizaines de milliers de civils sont faits prisonniers, et traités comme des combattants par les vainqueurs, qui ne font pas de différence entre les Polonais, tous, à leurs yeux, des ennemis irréductibles.
bataille de Varsovie 1944
Goliath à Varsovie en 1944
civil mort pendant le soulèvement de Varsovie en 1944
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