Solidarité et ferveur religieuse

Chaque aube nouvelle annonce un jour de désespoir pour une population épuisée

Cependant, la vie garde ses droits, et des enfants naissent dans les caves obscures et nauséabondes ; c'est ainsi que Bor-Komorowski apprend l'heureuse venue au monde de son deuxième fils. Les actes de solidarité sont nombreux ; sinistrés et réfugiés sont accueillis par des familles plus heureuses ; les femmes sont volontaires pour s'occuper des crèches, des dispensaires ; les hommes s'offrent comme brancardiers, pour transporter les blessés ; un organisme rassemble et diffuse des renseignements sur les personnes disparues ; la défense passive n'a aucune peine à recruter son personnel — chaque immeuble possède son équipe de pompiers ; des appels sont lancés, avec succès, à des donneurs de sang, à des possesseurs de boîtes de lait concentrés pour les enfants.
Cette solidarité dans leurs malheurs collectifs exalte la volonté de combattre des habitants de Varsovie ; une volonté que les combattants sont les premiers à manifester, mais qui est renforcée chez eux par celle de toute la population.
Surtout, leur ferveur religieuse soutient les habitants de Varsovie dans leur détresse ; elle s'exalte à leurs malheurs. Le 15 août est doublement fête nationale : c'est le jour de la Vierge et, depuis 1920, le jour du Soldat. Des cérémonies sont improvisées derrière les barricades ; on procède à une remise de décoration, à un appel des morts au champ d'honneur ; dans le grand hall, préservé, de l'école d'architecture, un pianiste joue une étude de Chopin, dite « révolutionnaire » — triple affirmation de la foi, de la culture et de la Patrie polonaise.
Alors que la radio, faute d'un nombre suffisant de postes récepteurs, par suite aussi de la destruction ou de l'affaiblissement des émetteurs, voit son rôle diminuer, la presse de la Résistance, distribuée au grand jour, donne, chaque matin, à chacun des habitants, sa pâture d'informations et de raisons .de ne pas désespérer. Des dizaines d'imprimeries sortent des milliers d'exemplaire de journaux, ou de tracts, de toutes tendances ; il y a même des journaux de quartiers. La population lit avidement ces feuilles, imprimées à la diable ; on se les passe de main en main, on les arrache aux jeunes filles qui en assurent la distribution, les habitants de Varsovie sont ainsi tenus au courant de l'évolution de la situation ; ils n'ignorent rien de sa gravité.
Aussi bien, peu à peu, l'accumulation des souffrances, la succession des revers, les difficultés croissantes de la vie quotidienne accomplissent leur oeuvre d'érosion d'un capital de courage et d'espérance qui ne pouvait pas être inépuisable. A l'allant des premiers jours succèdent, peu à peu, le découragement qui engendre la passivité. Quand l'occasion leur en est fournie — par une courte trêve pour enterrer les morts, par exemple — des habitants fuient l'enfer de la ville pour le calme accueillant de la campagne proche.
La solidarité fait place à la hargne, au chacun pour soi, à la débrouillardise, fut-ce au détriment des autres. La promiscuité, la faim, la soif, la vermine, l'approche des combats et la permanence des bombardements, engendrent des réactions d'abattement, de méfiance, d'amertume et d'agressivité. On s'en prend aux Russes qui n'arrivent pas, aux Anglo-Américains « qui ne font rien », mais aussi aux contraintes qu'impose la poursuite de la lutte, et que l'AK fait respecter, parfois durement, par sa police. Courant septembre, chaque aube nouvelle annonce un jour de désespoir pour une population qui a les nerfs à vifs, qui est épuisée physiquement, qui ne voit plus très bien quel espoir elle peut encore entretenir, et qui aspire à la fin de ses tourments.
blessé pendant le soulèvement de Varsovie
civils varsovie 1944
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