La population de Varsovie dans l'insurrection

Tout combattant qui tombait était immédiatement remplacé

Si l'insurrection a pu durer 63 jours, alors que 6 à 7 jours au maximum étaient prévus à son début, c'est en grande partie parce que la population de Varsovie a été unanime à la soutenir, des communistes à l'extrême droite. Tout combattant qui tombait était immédiatement remplacé, et si les femmes n'ont pas fait souvent le coup de feu, ce n'est pas faute d'aptitude ou de volonté, mais parce que les armes étaient trop rares pour qu'elles puissent en recevoir. En particulier, l'administration municipale a été constamment sur la brèche ; la centrale d'électricité a fonctionné jusqu'au 5 septembre ; nous avons déjà vu le rôle éminent des égoutiers ; les services d'hygiène et de santé n'ont pas été en reste pour soigner malades et blessés ; ceux des services funéraires ont fait de leur mieux pour enterrer les morts.
Ainsi, dans certains quartiers de Varsovie, la vie demeurait à peu près normale tant que les combats ne s'y engageaient pas ; dans les autres, au contraire, la population était précipitée dans une sorte de tourbillon ; toutes les activités habituelles étaient suspendues ; les gens affluaient des rues sinistrées vers les maisons encore debout ; les alertes aériennes alternaient avec les incendies. La confusion était d'autant plus grande que; contrairement à ce qui s'était passé lors du premier siège de 1939, où une ligne de front séparait les deux camps, le front était partout ; les positions amies et ennemies s'enchevêtraient inextricablement ; brusquement, un square, une rue, un immeuble, un cimetière, devenaient le théâtre de combats ; attaques et contre-attaques se succèdaient, sans discontinuer.
Les habitants de Varsovie constituent une réserve d'hommes et improvisent des services publics. Ils aident à la construction des barricades, ils sacrifient une partie de leur mobilier à cet effet ; ils abandonnent leurs appartements aux combattants ; ils déblaient les décombres, hébergent et soignent les blessés, combattent les incendies, apprennent à désamorcer les bombes, travaillent dans les fabriques d'armes clandestines, transmettent les messages et les nouvelles ; ils impressionnent les soldats allemands par leur union et leur résolution. Les jeunes scouts sont particulièrement actifs, comme ils l'ont été dans la résistance clandestine ; une de leurs unités subira 80 % de pertes.
Dans les parties assiégées de la ville, paradoxalement, les maisons les plus sûres sont celles assez proches de la ligne de combat, car les tirs des canons et des mitraillettes des avions passent au-dessus, de peur d'atteindre des troupes allemandes. Pour protéger la traversée des rues, des couloirs sont tracés, à l'abri de parapets de gravats de un mètre de haut, élevés d'un trottoir à l'autre ; mais les déplacements se font aussi dans des tranchées, de plus de un mètre de profondeur, dont le creusement ne va pas sans infliger des dommages aux canalisations d'eau ou de gaz ; c'est par là que passent les milliers de réfugiés ou de blessés, le chemin est indiqué par les flèches, des sens uniques ont été prévus ; aux embranchements, des soldats surveillent le trafic, contrôlent les identités. Bor-Komorowski évalue à une vingtaine le nombre d'agents de liaisons tués ou blessés chaque jour.
La vie continue à Varsovie, mais c'est une vie difficile et souterraine. Si le centre manque de tout, les quartiers périphériques — Zoliborj, Mokotow — avec les jardins attenant aux maisons, ne sont privés ni de fruits ni de légumes. Dans des cours intérieures, s'installent des marchés improvisés ; le troc y est roi, car personne ne veut plus se servir des zlotys de l'occupation. La nuit, les gens s'aventurent dans les jardins publics tranformés en potagers pour y dérober quelques légumes. Mais, dans les quartiers assiégés, le ravitaillement devient vite impossible. Les civils mangent les pigeons, les chiens, les chats, les chevaux. A partir du 2 septembre, le pain se fait rare, partout ; le 20, la farine commence à manquer ; le plat unique, pour tout le monde, est une soupe d'orge à l'eau. Comme le lait fait défaut, la mortalité infantile augmente ; une épidémie de dysentrie sévit ; d'autres épidémies menacent.
Progressivement, la vie devient impossible. Il faut constamment improviser des hôpitaux pour les blessés, et les déplacer quand un incendie ou l'approche des combats les menace. Lorsque la distribution du courant électrique est interrompue, les opérations chirurgicales sont pratiquées à la lueur des lampes ; les anesthésiques sont rares.
Des gens, ensevelis sous des gravats, agonisent sans qu'on puisse leur porter secours ; on enterre les morts dans les cours, sur les places ; mais il est périlleux d'aller chercher les corps entre les lignes, et des cadavres se décomposent au soleil. L'eau n'arrivant plus dans les canalisations, il faut aller en quérir dans de rares puits ; il en résulte que les soins d'hygiène deviennent impossibles, que la vermine pullule, et aussi que les incendies ne peuvent plus être éteints, tant que le feu trouve quelque chose à consumer.
population de Varsovie en 1944
civils pendant le soulèvement de Varsovie
service santé varsovie 1944
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