La bataille des égouts

L'utilisation intensive des égouts est un des aspects légendaires de l'insurrection

L'utilisation intensive des égouts est un des aspects légendaires de l'insurrection de Varsovie. Déjà un peu emprunté par les habitants du ghetto, ce réseau de voies souterraines devint, après que les insurgés aient été obligés de se répartir entre les îlots de résistance distincts, la seule possibilité de liaison entre eux, d'autant plus que les Allemands mirent un certain temps à mesurer l'importance du trafic qui s'y effectuait. L'utilisation intensive des égouts illustre certes la volonté de lutte des insurgés, mais elle montre aussi combien l'insurrection, dans une ville où les insurgés ne peuvent pas circuler facilement, est condamnée à l'échec.
Les égouts servirent d'abord pour faire circuler les agents de liaison, transporter un peu de ravitaillement ou d'armes, évacuer des blessés aussi ; également pour, sans grand succès, acheminer des renforts vers des points particulièrement menacés ; surtout, c'est par eux que les derniers défenseurs de points devenus indéfendables purent échapper à la capture, lorsque toute poursuite de la lutte devenait impossible. Un rôle important, certes, mais plus pour la plupart des opérations de sauvetage que pour le combat.
La circulation n'était jamais facile. Si, par endroits, les grands collecteurs mesuraient 1,80 m de diamètre, la hauteur s'abaissait parfois à 90 cm et la largeur à 30 cm ; il fallait presque toujours se courber, de temps en temps ramper ; on marchait dans la gadoue qui arrivait parfois à la taille, voire aux épaules ; l'étroitesse interdisait tout retour en arrière ; régulièrement, on se heurtait à la voûte ou aux parois, aux infractuosités coupantes. La menace était toujours imminente de crues brutales, de manque d'air, d'émanations d'ammoniaque ; la résonance des bruits et des explosions du dessus était telle qu'on en était tout assourdi. Fort heureusement, les égoutiers avaient fourni tous les renseignements utiles, et servaient également de guides.
Une extraordinaire réglementation de la circulation fut mise en place pour améliorer la sécurité et accroître le trafic. Les points dangereux où les crues étaient à redouter furent marqués de peinture, des cordes fixées sur les parois, des barrages élevés pour ralentir les déversements. Des gardes, postés à l'entrée des bouches, en interdisaient l'accès à quiconque ne possédait pas une autorisation en bonne et due forme. Pour éviter que ne se rencontrent deux colonnes marchant en sens contraire avec des risques mortels d'embouteillage indémêlable, des sens uniques et des horaires furent fixés.

Toutes ces précautions n'empêchaient pas les chutes sur un sol glissant, la marche difficile à contre-courant, périlleuse dans son sens ; de place en place, flottait le cadavre d'un égaré, d'un blessé qui avait perdu pied, d'un désespéré qui avait cessé de lutter. Lorsqu'ils arrivaient au terme du voyage, les hommes devaient être hissés hors de la bouche, tellement ils étaient épuisés, par les équipes qui les attendaient — lorsque ce n'étaient pas les soldats allemands qui les accueillaient à la sortie.
Les Allemands, lorsqu'ils en comprirent la portée, mirent tout en oeuvre pour paralyser le réseau. Alors commença la bataille pour et dans les égouts. Les Allemands ouvrirent les regards et y lancèrent des grenades, des mines, des bouteilles de gaz ; ils barrèrent des couloirs avec des sacs de ciment ; dans les croisements de voies, ils jetèrent de l'essence et y mirent le feu. Parfois, de véritables combats s'engagèrent à la grenade, et même au corps à corps, au couteau. Des batailles acharnées eurent lieu à la surface, pour la possession des regards, dont personne n'avait pensé qu'ils puissent prendre une telle importance tactique.
De toutes façons, un séjour prolongé dans les égouts était épuisant pour les nerfs, et aussi pour la santé. Le gaz qui se dégageait des corps en putréfaction était dangereux pour les yeux ; des hommes demeurèrent aveugles plusieurs jours ; les râles de blessés, le halètement des marcheurs, les mots d'ordres répétés à la file, étaient amplifiés par les échos des voûtes des couloirs ; avec les grondements de tous les bruits de la surface, un climat d'hallucination était créé. Le sort de chaque colonne dépendant pour beaucoup du comportement de l'homme, ou de la femme qui, en tête, la guidait ; s'il (elle) ne retrouvait pas son chemin, si ses nerfs craquaient, ou si un accident le (la) handicapait, tous ceux qui suivaient, devenaient des aveugles errant dans une nuit sans fin.
La sortie du cauchemar n'était pas forcément le terme de l'angoisse ; on ne savait jamais exactement ce qu'on trouverait à la lumière du jour : amis ou ennemis, ruines ou havre de sécurité, réconfort ou souffrances nouvelles. On comprend que, dans les souvenirs des survivants de l'insurrection, la bataille des égouts, mélange d'horreur et de grandeur, ait fini par s'identifier à l'ensemble du soulèvement, alors qu'elle n'en était qu'un corollaire — mutatis mutandis —, il n'est pas excessif de la comparer, de ce point de vue, à la « voie sacrée » de Verdun.
insurgé pendant le soulèvement de Varsovie en 1944
soulèvement de Varsovie en 1944
égouts de Varsovie en 1944
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