Capitulation dans l'horreur

L'élite de la jeunesse de Varsovie fut ainsi exterminée pendant l'insurrection

Le 29, Bor-Komorowski envoie des émissaires à Von dem Bach, uniquement pour discuter de l'évacuation des civils — il n'était pas encore question de reddition, mais c'était un premier pas. Un accord est réalisé, que la Croix Rouge polonaise doit appliquer ; le texte est affiché dans les rues et publié dans la presse. Les habitants pourront évacuer la ville du 1er au 3 octobre ; deux barricades serviront de points de sortie ; les deux camps observeront une sorte d'armistice.
Mais le 1er octobre, redoutant les représailles allemandes malgré l'accord signé, plutôt que de quitter la ville, la foule se précipite dans les jardins et terrains vagues transformés en potagers, inaccessibles pendant les combats, pour y cueillir quelques légumes. Il en résulte un grand désordre, qui irrite Von dem Bach, et lui fait proférer des menaces d'intimidation.
Dans la nuit du 1 er au 2 octobre, la délégation polonaise arrive au QG allemand. Von dem Bach la reçoit avec beaucoup de courtoisie, d'une façon cérémonieuse et, en définitive, relativement accomodante. Il proclame son amitié pour les Polonais — sa mère était d'origine polonaise ; il fait un grand éloge de l'AK, et avoue qu'elle lui a causé bien du tracas ; il se dit ulcéré que, à Londres, son nom ait été publié sur une liste de criminels de guerre, et il jure ses grands dieux qu'il était étranger aux exactions commises.
La cérémonie de la signature est encore plus spectaculaire que celle de septembre 1939 ; les délégations se font face autour d'un grand tapis vert ; une minute de silence est observée en l'honneur des morts des deux camps ; puis les deux délégations dînent ensemble — quelques jours auparavant elles se seraient fusillées à bout portant. Von dem Bach avait prévu que la délégation polonaise partirait en musique, mais l'orchestre attendu ne vint pas ; du moins, peut-elle défiler devant une garde d'honneur au garde-à-vous, en échangeant force saluts avec les officiers allemands.
Après 60 jours d'une lutte implacable, on revenait aux bonnes manières de la guerre en dentelles. Naturellement, les attentions allemandes n'étaient pas gratuites. A plusieurs reprises, Von dem Bach essaya de ranimer la russophobie des Polonais en évoquant la croisade de la civilisation occidentale contre le communisme asiate. Il aurait voulu aussi que la capitulation fut étendue à toutes les unités de l'AK.
Les Polonais rejetèrent ces avances avec hauteur, et ils y eurent quelque mérite, étant donné leur intime conviction d'avoir été abandonnés par leurs alliés, victimes d'un arrangement conclu par-dessus leurs têtes.
En particulier, le comportement de Bor-Komorowski fut en tout point conforme à cet honneur militaire dont le respect était sa raison d'être ; il n'avait pas voulu quitter Varsovie, pour partager le sort de ses hommes ; il rencontra Von dem Bach, mais refusa de dîner avec lui ; il écarta l'offre d'être logé dans une villa confortable ; il partit en captivité où, à plusieurs reprises, il déclina des propositions de reprendre le combat, mais contre les Russes, cette fois, qui, désormais, occupaient la Pologne.
Le cessez le feu devint effectif le 2 octobre à 20 heures. Le cérémonial militaire traditionnel fut observé jusqu'à la dernière minute. Le 3 octobre, Bor-Komorowski adressa un dernier ordre du jour à ses troupes. « Elles avaient, leur dit-il, fait l'admiration du monde entier », en témoignant de « notre amour de la liberté ».
Un silence de mort s'abattit sur Varsovie ; par vagues successives, les habitants sortent des caves en portant chacun un maigre baluchon. Le 5, le dernier émetteur de radio en exercice termine son ultime émission par le constat : « Varsovie n'existe plus » ; puis, comme la ville, il est détruit. Bor-Komorowski passe en revue la section qui assurait sa sécurité : il reste 36 hommes sur 128 un pourcentage de pertes qui vaut pour toute l'AK. Les derniers insurgés partent en colonne, avec leurs armes — mais nombreux sont ceux qui les ont enterrées. On ne saurait dire combien s'arrangèrent pour échapper à la captivité. Les hommes chantent l'hymne national et, dernière image de la symbiose du patriotisme et de la foi religieuse, l'aumonier en chef de l'AK les bénit, en brandissant le Saint-Sacrement.
Cinquante mille à 60000 hommes et femmes furent déportés dans des camps de concentration. Environ 150000 autres furent condamnés aux travaux forcés, en Allemagne. Le reste de la population — essentiellement des malades, des vieillards, des femmes et des enfants — fut dispersé dans la région de Kielce et de Cracovie.
L'élite de la jeunesse polonaise de Varsovie fut ainsi exterminée pendant l'insurrection. Selon le vieil adage polonais datant du XIXe siècle, on continua « de tirer avec les cartouches en diamant ». Moi-même, alors âgé de neuf ans, j'ai perdu pendant l'insurrection tous mes camarades de notre maison du centre-ville, qui avaient alors entre quatorze et seize ans.
Pendant l'insurrection, 17000 soldats allemands périrent, 9000 furent blessés. Du côté polonais, les pertes s'élèvent à 40000 morts et blessés parmi les insurgés ( et à 180 000 au sein de la population civile. La ville, déjà très endommagée en septembre 1939, fut, nous l'avons dit, détruite à 80 %. Ses parties centrale et occidentale n'étaient plus que des ruines dépeuplées.
capitulation des insurgés varsovie 1944
population de Varsovie déportée en 1944
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