Héros, historiens, militants dans le ghetto de Varsovie

Chaïm A. Kaplan décrit la panique provoquée par les rafles

Témoignages et archives
L'historien et militant sioniste Emmanuel Ringelblum — dont la thèse sur l'histoire des Juifs à Varsovie jusqu'à l'expulsion de 1527 fait encore autorité aujourd'hui — mit sur pied une véritable entreprise d'archivage de la vie du ghetto. Délégué à la fin d'août 1939 au 21' Congrès sioniste mondial réuni à Genève, il choisit, à l'annonce de l'entrée de la Wehrmacht en Pologne, de rentrer à Varsovie et d'y rester, alors que la plupart des responsables politiques avaient été évacués avant la chute de la ville. Il rédige alors une chronique de la vie des Juifs de Varsovie, puis constitue des équipes chargées de rassembler tout ce qui concerne le ghetto : c'est l'Oneg Shabbat, « l'allégresse du Shabbat », nom qu'il donne à cette organisation de résistance d'un type spécial. Conscient de la volonté exterminatrice des Allemands, Emmanuel Ringelblum entend aussi laisser un témoignage à la postérité, et affirmer sa foi dans la pérennité du peuple juif. Ces archives, placées dans des bidons de lait avant d'être enterrées, ont été en partie retrouvées, en 1946 et 1950. Le reste est probablement perdu à jamais. Elles constituent une source majeure pour l'histoire du ghetto
Docteur Janusz Korczak

Ce fut le tour de l'orphelinat de la rue Sliska d'être touché par la déportation. Tout le monde avait entendu parler de cette maison parce qu'un pédiatre, le docteur Janusz Korczak, consacrait sa vie, depuis qu'il était dans le ghetto, à ces deux cents enfants devenus ses enfants. Sans doute avait-il su leur parler à tous dans le cortège des petits élèves qui marchaient vers l'Umschlagplatz, où les uns avaient pris leurs cahiers, d'autres des jouets, personne ne pleurait. Janusz Korczak, amaigri, tête nue, marchait devant, tenant le plus jeune enfant par la main. Derrière venaient des infirmières en blouse blanche, avec d'autres enfants, bien propres, bien peignés. Korczak interdit toute démarche en sa faveur. Avec lui, les enfants étaient tranquilles, paisibles. Il entra avec eux dans le train de la mort.
Le journal de Kaplan
Entre les 22 juillet et 3 octobre, les Allemands déportèrent plus de 300 000 juifs de Varsovie, les quatre cinquièmes à Treblinka et le reste dans des camps de travaux forcés. Chaïm A. Kaplan, directeur vieillissant d'une école juive, venu de Russie à Varsovie quarante ans plus tôt, a décrit dans son Journal la panique provoquée par le rassemblement quotidien :
Le ghetto s'est transformé en enfer. Les hommes sont devenus des bêtes. Tout le monde frôle la déportation ; les gens sont chassés dans les rues comme les animaux dans la forêt. C'est la police juive qui est la plus féroce envers les condamnés. Dans chaque bâtiment désigné pour la destruction, ils commencent à faire le tour des appartements en demandant leurs papiers aux occupants. Tous ceux qui n'ont ni pièces les autorisant à vivre dans le ghetto ni argent pour verser un pot-de-vin se voient intimer l'ordre de faire leur baluchon et de monter dans le camion qui attend près de la porte.
Chaque fois qu'une maison est cernée, cela provoque une panique qui dépasse l'imagination. Les habitants dépourvus de papiers ou d'argent se cachent dans les coins ou dans les renfoncements, dans les caves ou dans les greniers. Les fugitifs sautent, au péril de leur vie, par-dessus les toits et les clôtures... Tout cela ne fait pourtant que retarder l'inévitable et la police finit toujours par capturer les hommes, les femmes et les enfants. En un instant, le camion est plein. Les malheureux sont tous les mêmes : la misère les a rendus égaux. Leurs cris et leurs pleurs arrachent le coeur.
Les enfants, en particulier, déchirent l'air de leurs cris. Mais il n'y a pas de limite au désespoir et aux larmes des jeunes femmes. Parfois, l'une d'elles essaie d'échapper à ses ravisseurs ; alors commence une terrible bataille. C'est à de tels moments que l'horrible spectacle atteint son point culminant. Les deux adversaires se livrent un combat à mort. D'un côté, une femme, les cheveux en bataille et le corsage déchiré, déchaîne ses dernières forces contre les crapules de la police juive, en essayant de s'arracher à leurs griffes. Elle hurle des insultes et ressemble à une lionne prête à tuer. Et de l'autre côté, deux policiers l'entraînent vers la mort.

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