Montgomery à la rescousse

Intransigeant sur la discipline, Montgomery exigeait une obéissance passive

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A la fin de l'été 1942, chacun sentait confusément l'imminence du grand coup. La question était: quand ? Dans les bars d'Alexandrie et dans le vaste camp de tentes de la Ville Armée stationnée depuis peu de temps à El Alamein, à 100 km à l'ouest, les rumeurs les plus diverses ne cessaient de circuler. Une seule chose était certaine: la bataille qui allait s'engager dans le désert éclipserait toutes les précédentes.
Les retranchements de l'Axe, à El Alamein, n'étaient distants des lignes anglaises que de quelques milliers de mètres; ils formaient une position défensive s'étendant d'une éminence rocheuse de la côte jusqu'à la dépression de Qattara, à 65 km au sud. Cette position, dite ligne d'Alamein, ne pouvait être tournée. Pour la forcer, les Anglais devraient lancer une attaque frontale massive.
Jour après jour, du mois d'août au mois d'octobre, les renforts britanniques arrivèrent en abondance à El Alamein: 41000 hommes, 800 canons, plus de 1000 chars, parmi lesquels 300 nouveaux chars Sherman qui, avec leurs canons de 75 mm, surclassaient tous ceux de l'Axe, à l'exception des Panzer IV armés de nouveaux canons à long tube (Rommel en avait alors plus de trente à sa disposition).
Les Anglais n'étaient pas pessimistes, malgré les cuisants revers des sept mois précédents et les formidables défenses de l'Axe. Dès son arrivée, le 13 août, Montgomery — déjà surnommé Monty par ses hommes — avait créé un climat de confiance. Sous son commandement autoritaire, la Ville Armée désabusée avait vite compris qu'on ne reculerait plus. Pour bien montrer que c'était sérieux, Montgomery mit au rebut les plans d'urgence d'Auchinleck, qui prévoyaient le repli sur une nouvelle ligne de défense le long du delta du Nil au cas où Rommel réussirait à percer à El Alamein.
Il prit d'autres mesures tout aussi convaincantes. Ainsi, comme il avait trouvé des tommies en train de creuser des tranchées à l'arrière, il leur ordonna: «Arrêtez immédiatement; vous n'aurez jamais besoin de tranchées ici.» Et il renvoya à l'arrière les camions qui devaient servir à l'évacuation des premières lignes. Puis il adressa à tous, du général au simple soldat, une injonction sans équivoque: «Désormais, la Ville Armée ne cèdera pas un pouce de terrain. Chacun se battra et mourra sur place.»
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Intransigeant sur la discipline, Montgomery exigeait une obéissance passive. «Je ne veux pas d'hommes qui aient la colique», disait-il. Il ne tolérait ni mollesse ni relâchement par rapport aux ordres, même dans les moindres détails. Ses officiers durent se présenter au mess en tenue correcte et à l'heure, dans une tente neuve pourvue de linge de table impeccable et de couverts étincelants. Une armée qui se néglige, pensait-il, est à moitié battue.
Les officiers ne devinrent pas tous du jour au lendemain ses fervents admirateurs. Certains étaient agacés par sa suffisance et sa manie de se répéter abusivement: «Acheté pour le désert, acheté pour le désert», disait-il d'un nouveau panier-repas. Des plaisanteries malveillantes circulaient ici et là sur son compte, celle-ci par exemple: saint Pierre fait venir un psychiatre au ciel : «Dieu, lui dit-il, ne se sent pas bien. Il se prend pour Monty.» On lui attribuait aussi pour devise héraldique: «Indomptable dans la défaite, insupportable dans la victoire.» Mais le nouveau général du désert, empruntant leur technique aux politiciens, réussissait parfaitement auprès de la troupe. Avec son béret noir de tankiste («Il vaut deux divisions», disait-il) et ses expressions de joueur de cricket («Nous avons battu l'ennemi en six points»), il remonta le moral ébranlé de la Ville Armée meurtrie et troublée. Votre travail, disait-il aux hommes, est de tuer de l'Allemand, «même les aumôniers, un par jour et deux le dimanche.»
Mais ce n'est pas seulement par le bagout et les mots d'esprit que Montgomery s'imposait. La qualité que les combattants admirent le plus chez leurs chefs est la capacité de vaincre. A l'arrivée de Montgomery, la Ville Armée avait subi une série de chefs médiocres que Rommel avait constamment surclassés. Il lui fallait maintenant la preuve que son nouveau chef pouvait la conduire à la victoire. L'occasion, d'ailleurs, ne tarda pas à se présenter.
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