Un demi-million de mines

Dès le début, les sapeurs vécurent un cauchemar...

L'infanterie de Montgomery avait entamé sa progression peu après le début du tir de barrage. Le capitaine Grant Murray, des Seaforth Highlanders, qui patrouillait en observateur sur la ligne de départ, ne devait jamais oublier la scène: «Vague après vague, l'arme haute, leurs baïonnettes luisant au clair de lune, des silhouettes casquées d'acier... nous faisaient le signe du pouce levé. On les voyait trottiner lourdement vers les lignes ennemies enveloppées de fumée.» Les hommes progressaient comme on le leur avait appris, à trois mètres les uns des autres, à une allure régulière de 50 mètres par minute. Les fantassins de la Highland Division, dans le secteur nord, portaient chacun, non seulement le petit havresac, deux grenades, 50 cartouches, un jour de vivres et un gourde d'eau, mais aussi une pioche ou une pelle pour creuser des tranchées et quatre sacs à terre vides. Chaque sac de dos portait une croix de Saint-André blanche pour guider la vague suivante.
En tête de chaque bataillon, marchaient les officiers orienteurs, boussole en main, comptant les pas jusqu'à ce que le fil entourant les premiers champs de mines devienne visible. Comme un bataillon du régiment Black Watch Highland approchait du fil, une voix interpella le coiffeur d'une compagnie qui était chargé des cisailles: «Au trot, Jock, disait la voix; il n'est plus question de couper les cheveux!»
Dès le début, les sapeurs vécurent un cauchemar. Le tir de barrage avait fait sauter des milliers de mines. Mais leur destruction complète était impossible. Ils cherchèrent plutôt à déminer plusieurs passages de 7,50 m de large pour permettre aux chars d'avancer à deux de front. Ils «épouillaient» les mines antichars, en les détectant et en les désarmorçant. Quant aux redoutables mines S, elles n'étaient pas plus grosses qu'une boîte de pois, et elles explosaient en un jet de mitraille lorsqu'on marchait dessus. Pour les désamorcer, les sapeurs introduisaient des clous dans les trous où les goupilles de sûreté étaient logées avant la pose des engins. Une fois déminé, chaque passage était balisé par un ruban blanc et par des veilleuses de couleur orange et verte, indiquant que les chars et les camions pouvaient y rouler. Grâce à des détecteurs qui émettaient un «ping» aigu dans les écouteurs au voisinage d'objets métalliques enterrés, les sapeurs déminaient à la cadence de 200 mètres par heure.
Malgré ces efforts héroïques, des milliers de pièges et de mines prélevèrent, avant l'aube, un horrible tribut de vies humaines. Un chef de section, fonçant à toute vitesse, eut trois camions détruits sous lui en huit minutes; il survécut par miracle, mais des hommes gisaient, déchiquetés par les mines S et les grosses mines noires Teller. Une bombe d'avion de 120 kilos utilisée comme mine réduisit un peloton de trente hommes en débris sanglants. Dès avant l'aube, un bataillon de Black Watch avait eu sept officiers orienteurs tués ou mutilés par les mines.
Mais une résolution farouche animait les Anglais. Le lieutenant Bruce Rae, des Gordon Highlanders, se sentait, sous le feu, «comme s'il avait bu deux bouteilles de champagne». Après avoir parcouru un kilomètre en territoire ennemi, sans personne en vue, le lieutenant-colonel Reg Romans, de la 5e brigade néo-zélandaise, cria à son adjoint: «Impossible de nous arrêter, nous n'avons pas encore combattu» et continua à avancer, jusqu'au moment où le tir d'artillerie adverse l'obligea à s'abriter.
Des témoins emportèrent de ce maelstrôm des visions de scènes atroces: un officier de transmissions allemand mort, l'écouteur du téléphone encore plaqué contre l'oreille; un autre tenant une cigarette d'une main, des allumettes de l'autre; une main coupée, blafarde sous le clair de lune; le sang s'égouttant à travers la porte hermétiquement close d'une ambulance. Un correspondant de guerre pourtant chevronné, Alaric Jacob, ne put supporter plus de quelques minutes le spectacle du poste de secours 86 de la onzième ambulance de campagne australienne: «Dans une alvéole, un chirurgien amputait un bras; dans une autre, des blessés sous perfusion de sang frais gisaient, la respiration saccadée, sur des tables à tréteaux... Des hommes au visage de papier mâché étaient effondrés sur un banc. Les médecins travaillaient comme des bouchers surmenés, un samedi soir.»
infanterie anglaise à el alamein
mines à el alamein
Le manque de détecteurs réduisit l'avance à une sorte de reptation. Beaucoup de détecteurs se révélèrent défectueux; d'autres furent endommagés ou détruits. Les sapeurs devaient sonder le sable avec leurs baïonnettes. Le rythme de la progression tombait à celui d'un homme rampant sur les mains et les genoux, l'oeil et l'oreille aux aguets, sondant le terrain. L'angoisse devenait générale. Déminerait-on assez vite pour permettre aux blindés d'atteindre leur objectif à l'aube? (L'objectif était un saillant de 16 km de largeur sur 8 de profondeur.)
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