L'heure H... La deuxième bataille d'El Alamein

Dans la nuit du 23 octobre 1942, tout était paré.

A l'approche de l'heure H, la VIlle Armée possédait sur les forces blindées de l'ennemi une supériorité de 2 contre 1, soit 1 029 chars moyens contre 496. Cette supériorité se retrouvait dans presque tous les domaines: 195 000 hommes contre 104000; près de deux fois plus de canons antichars et d'artillerie. Et cette armée était bien ravitaillée. En regard, l'Axe souffrait d'une cruelle pénurie. Son ravitaillement devait parcourir de longues distances, depuis les ports tenus par l'Axe — Tobrouk, à 500 km; Benghazi, à 600; Tripoli, à 1 200 — ce qui exposait les convois aux attaques aériennes sur la totalité du trajet. En moins de trois mois, sous-marins et bombardiers anglais avaient coulé deux cents navires de ravitaillement allemands et italiens. Rommel n'avait pas reçu plus de 6 000 tonnes d'approvisionnement sur le minimum de 30 000 qu'il avait réclamé.
Pour compliquer davantage la situation, le Renard du désert était tombé malade. Pendant tout l'été, il s'était surmené jusqu'aux limites de la résistance humaine et, le 23 septembre, ne put tenir plus longtemps. Souffrant d'un catarrhe de l'estomac et de l'intestin, en plus de troubles circulatoires et de diphtérie nasale, il dut quitter le front pour suivre un traitement à Semmering, en Autriche, à 2 500 km. Son intérimaire fut le général Georg Stumme, vétéran des campagnes de Russie, un gros homme souffrant d'une grave hypertension aiguë.
Personne pourtant, chez les Anglais, ne pensait que la bataille serait de tout repos; il était clair, d'après le plan de Montgomery, qu'elle serait acharnée, difficile. Quatre divisions d'infanterie du XXXe corps du lieutenant général Oliver Leese devaient franchir les champs de mines sous le couvert d'un bombardement d'artillerie massif et liquider les positions de mitrailleuses et d'infanterie. Les sapeurs ouvriraient alors des passages pour les chars du Xe corps du lieutenant général Herbert Lumsden, qui écraseraient les défenses de l'Axe. Au sud, une attaque secondaire, menée par le XIIIe corps du lieutenant général Brian Horrocks, fixerait les panzers allemands de ce secteur, pour tromper l'ennemi sur le véritable objectif de la Ville Armée. Entre- temps, l'aviation (anglaise et américaine) bombarderait les positions ennemies et les aérodromes avancés du Désert occidental, pour empêcher les avions de l'Axe de gêner l'avance de la Ville Armée britannique.
Dans la nuit du 23, tout était paré. En bon régisseur, Montgomery n'avait rien négligé. A l'arrière, 2000 hommes de la police militaire, en gants blancs et casquette rouge, étaient en place pour orienter les chars vers leurs objectifs, sur six itinéraires différents, et diriger les arroseuses chargées d'humecter le sable pour empêcher la poussière de s'élever. Le service de santé vérifiait ses réserves de sang et de plasma dans les camions réfrigérés marqués d'un vampire géant. Les sapeurs rassemblaient leur encombrant attirail: 500 détecteurs de mines à long manche, semblables à des aspirateurs en forme de disques plats, 88000 lampes qui jalonneraient les passages pratiqués dans les champs de mines pour les blindés, et 200 km de ruban de marquage pour délimiter ces couloirs ménagés auparavant.
Cette nuit fut d'un calme inquiétant; le silence n'était troublé que par l'appel étrange des oiseaux nocturnes. La lune, énorme, dorée, basse sur le désert, brillait d'un tel éclat que les non-combattants, à l'arrière, se cachaient la tête sous leurs couvertures pour masquer cette lueur qui les empêchait de dormir. Chez ceux qui allaient bientôt affronter la mort, les réactions étaient diverses. Le lieutenant-colonel Jack Archer-Shee et les officiers du 10e hussards se mirent en grande tenue, et portèrent un toast à la santé du roi George, avec du vin de marque. L'élégant lieutenant-colonel E.O. Kellett, du Nottinghamshire Yeomanry — Flash» pour ses hommes — fit nettoyer et repasser par son ordonnance sa meilleure culotte; s'il devait être tué, il mourrait du moins en beauté. Presque tous adressèrent des lettres à leur famille ou rédigèrent quelques lignes dans leur journal. Le major général Leslie Morshead, commandant la 9e division australienne, écrivit à sa femme pour la prévenir de la teneur véritable de l'enjeu: «On s'attend à une rude bataille et elle durera sûrement longtemps. Nous ne nous faisons aucune illusion là-dessus. Mais nous vaincrons, et j'espère que nous en finirons avec ces allées et venues.»
Montgomery se coucha tôt dans sa remorque. A côté d'un portrait de Rommel, il avait épinglé cette citation du Henri V de Shakespeare: «O Dieu des batailles! Donne à mes soldats un coeur d'acier!».
A 8 km de là, derrière les champs de mines, Stumme ne se doutait pas que l'attaque était imminente. Les stratagèmes de Montgomery avaient été pleinement efficaces. Les Allemands s'attendaient à une attaque au sud, et pas avant le début de novembre, après achèvement de la conduite d'eau que les Anglais posaient avec tant de soin. Cette pensée devait apporter quelque soulagement à Stumme: il manquait de carburant pour les cinq cents chars qui devaient appuyer son infanterie le long des 65 km de la ligne d'Alamein, sur laquelle il lui était difficile, sans essence, de déplacer ses panzers pour arrêter une attaque britannique.
rommel à el alamein
monty-el alamein
avant la bataille de el alamein
suivant