Une artillerie meurtrière

Les explosions s'entendaient d'Alexandrie, à 100 km de là.

artillerie anglaise à el alamein
A 21 h 30, haut dans le ciel, naquit un faible vrombissement: les bombardiers anglais arrivaient de l'est pour attaquer les positions et les aérodromes ennemis. Puis, ce fut le silence. Le long des lignes anglaises, les officiers d'artillerie observaient le cheminement interminable des aiguilles sur le cadran de leurs montres.
A 21 h 40, sur toute la ligne, retentit l'ordre «Feu!». Le rugissement de 900 canons déchira les tympans et ébranla le sol; le front tout entier ne fut plus qu'un cratère en éruption. Le bombardement — inégalé depuis la Première Guerre mondiale — déversa un ouragan de feu sur les positions de l'Axe; les explosions s'entendaient d'Alexandrie, à 100 km de là. Malgré leurs gants épais, les artilleurs devenus sourds se brûlaient les mains aux tubes portés au rouge. Un officier Anzac raconta qu'il sentait le sol vibrer sous ses pieds «comme la peau d'une grosse caisse». Le Néo-Zélandais Peter Llewellyn, chauffeur dans l'intendance, trouva une formule originale — «des géants craquaient des allumettes grosses comme des pins dans le désert sauvage, et un vent mugissant éteignait les flammes.»
La confusion régnait sur toute la ligne de l'Axe. Les officiers de la 164e division allemande venaient de prendre un verre avec leur chef, le général Karl Lungershausen, dans son vaste abri souterrain. Dès les premières explosions, un siphon d'eau de seltz roula sur le sol avec fracas. L'un des officiers allemands se précipita pour retenir une bouteille de vin qui oscillait. A travers les fentes de l'abri, Lungershausen vit le ciel illuminé d'éclairs. «L'attaque est déclenchée », dit-il sans pouvoir y croire vraiment.
L'explosion des obus entre les points d'appui principaux des forces de l'Axe, faisait voler vers le ciel des hectares de mines, dans des geysers grandioses de sable et de barbelés déchiquetés. Dans un rugissement meurtrier de neuf cents coups par minute, les blockhaus s'écroulaient, les abris s'effondraient; les soldats allemands et italiens tombaient raide morts, sans trace de blessures, tués par le seul souffle des explosions d'obus.
Peu d'hommes étaient plus désorientés que Stumme. En quelques secondes, le tir de barrage avait mis ses communications en miettes, le coupant de toutes ses divisions, de tous ses régiments. Il décida de se porter en première ligne. Il partit pour le front, le matin de bonne heure, avec le colonel Büchting, de son état-major, et un chauffeur.
Sa voiture de commandement cahotait entre les gerbes d'obus, lorsqu'elle fut soudain prise sous un feu nourri de mitrailleuses australiennes. Büchting, mortellement blessé, bascula en avant. Alors, le chauffeur, obsédé de fuir, fit marche arrière comme un fou, sans s'apercevoir que Stumme titubait sur son siège, respirant à peine, le visage gris et marbré, une douleur aiguë dans la poitrine. Terrassé par une crise cardiaque, Stumme tenta vainement de quitter sa voiture puis succomba en tombant.
Les forces de l'Axe se trouvaient momentanément sans chef, et la bataille ne faisait que commencer.
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