Un gigantesque holocauste

2 000 tonnes de bombes incendiaires avaient été jetées sur la ville

C'est à environ 3 heures du matin que le dernier B-29 survola à basse altitude la capitale et déversa sur elle ses sept tonnes de bombes incendiaires. Puis le ronronnement des moteurs alla s'affaiblissant, tandis que les avions disparaissaient vers le sud. Sur les 325 bombardiers, 279 avaient atteint l'objectif.
Les tirs de l'artillerie antiaérienne, qui s'étaient vite affaiblis à mesure que l'incendie faisait rage, cessèrent dès la disparition des derniers avions. Il ne resta plus que le crépitement du brasier, mêlé d'innombrables cris d'horreur, pour témoigner de l'efficacité des bombardiers qui rentraient en longue file vers le sud et les Mariannes.
A bord des derniers avions, les hommes s'efforcèrent de chasser de leur mémoire le plus terrible souvenir de cette mission. Presque tous souffraient en effet de violentes nausées, parce qu'ils avaient respiré en survolant la ville une odeur indéfinissable mais horrible : celle de la chair humaine brûlée. Beaucoup d'aviateurs ne purent s'empêcher de vomir sur le plancher des carlingues et même sur leurs vêtements, tandis que la brise abominable pénétrait à l'intérieur de l'appareil.
Ce fut seulement à cause de cette expérience qu'ils se rendirent compte de l'énormité du désastre dont ils venaient d'être les auteurs. Tandis qu'ils volaient dans le ciel paisible pour regagner leur base, ils continuèrent longtemps à sentir dans leurs narines le relent atroce des cadavres calcinés.
A 6 heures du matin, le 10 mars, une étudiante japonaise se tenait sur la terrasse de sa maison, à quelque sept kilomètres de Tokyo. Elle vit une grande lueur dans le ciel et réveilla sa famille pour lui montrer le superbe lever du soleil. Or, il ne s'agissait pas d'une aurore, il s'agissait de l'holocauste de plus de cent mille âmes, qui venaient périr dans la plus féroce attaque jamais de exécutée jusqu'alors contre une communauté civilisée.
Une grande partie de Tokyo, près de 25 km' d'agglomération urbaine, n'était plus qu'un immense espace plat, brûlé et encore fumant. En certains endroits, on pouvait voir à des kilomètres de distance, car rien ne subsistait, ni construction ni arbres.
Environ 2 000 tonnes de bombes incendiaires avaient été jetées sur la ville où la population était la plus dense du globe. Plus de 250 000 bâtiments s'étaient écroulés, dans des flammes dont la température dépassa souvent 1 000 degrés.
Les sauveteurs, qui se mirent à l'oeuvre dès l'aube, furent effarés en découvrant les monceaux de cadavres de leurs compatriotes. Malgré les masques à gaz qu'ils portaient, ils ne pouvaient maîtriser de continuels haut-le-coeur, en ramassant et transportant les innombrables corps. Beaucoup de ces victimes étaient carbonisées, et presque toutes avaient péri par suffocation, avant même que le feu les atteignit.
Dans le reste de la ville, la population s'en fut au travail dans une ambiance de profonde dépression. A mesure que les détails relatifs au bombardement furent connus dans les divers bureaux et les usines, le peuple de Tokyo acquit la certitude que, pour la première fois, le bombardier américain B-29 était devenu le maitre du ciel, et par conséquent de l'existence
même des Japonais.
aviateurs américains
civils japonais après un bombardement
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