La bataille de Tenaru

Marine tu vas mourir !!!

Le colonel Kiyono Ichiki
Le colonel Kiyono Ichiki était un militaire. Le port raide, la mâchoire carrée, il regardait droit devant lui, en rétrécissant les yeux. Au courage qu'il manifestait en toute circonstance correspondait une forme de pensée aussi sèche, aussi uniforme que sa moustache réglementaire.
Le 18 août, il avait débarqué avec ses neuf cents hommes à Taïvu, hameau situé à 35 kilomètres à l'est du Tenaru. Déjà, il jugeait inutile d'attendre le gros de ses troupes. Sûrement, neuf cents hommes triés sur le volet — des gaillards très grands, très vigoureux, appartenant à l'élite des soldats de l'empereur — suffiraient pour bousculer les défenses américaines et s'emparer de l'aérodrome.Le lendemain, Ichiki nota dans son journal : « 18 août, nous débarquons. 20 août, nous marchons toute la nuit, et nous livrons bataille. 21 août, nous savourons les fruits de la victoire. » Evidemment, on n'était encore que le 19, mais le colonel n'excluait pas la possibilité de mourir avant d'avoir eu le temps de compléter son journal.
Et les marines ouvrirent le feu
Ils se ruèrent à travers la barre de sable, courant à toute vitesse, lançant des grenades, poussant des hurlements. Ils se jetèrent tout droit dans l'unique réseau de barbelés, pour s'y empêtrer avec une fureur frénétique.
Ils essayèrent de couper les fils de fer à coups de baïonnette, ils tentèrent de les enjamber, ils y glissèrent des tuyaux bourrés d'explosifs pour les faire sauter.
Encore quelques secondes, et les Marines ouvrirent le feu. La fusée s'éteignit, laissant retomber la nuit qui semblait vibrer de mille éclairs rouges. Des mitrailleuses se déchaînaient, des carabines claquaient, des grenades traversaient l'air en sifflant pour exploser dans les grappes humaines.
Des traceuses dessinaient leurs arcs fugitifs, des lueurs orange sortaient de la gueule de la pièce antichar. Les batteries placées en arrière entraient dans la danse, arrosant de leurs obus le bosquet de cocotiers où éclataient déjà les projectiles des mortiers.
Le soldat Johnny Rivers débloqua sa mitrailleuse lourde pour balayer de son tir un vaste arc de cercle. De l'autre côté de la rivière, une section de mitrailleurs japonais sauta dans un véhicule blindé que les Américains avaient abandonné  pour prendre l'épaulement de Rivers sous un tir concentré. Leurs balles remontèrent la berge, percèrent la chemise d'eau de la mitrailleuse, trouvèrent la poitrine de Rivers qui s'effondra, les doigts crispés sur la détente : mort, il lâcha encore une rafale de deux cents cartouches.Puis, le soldat Al Schmidt bondit sur la mitrailleuse, introduisit une nouvelle bande et rouvrit le feu. Une grenade explosa dans l'emplacement, détruisit l'arme et cribla d'éclats le visage de Schmidt. Les yeux arrachés, il gisait dans l'obscurité, pendant que la bataille faisait rage autour de lui.
Marine tu vas mourir
L'assaut japonais redoublait de violence. Se succédant sans arrêt, les sections surgissaient' de l'ombre des cocotiers pour se ruer contre les barbelés. Bientôt, les Japs réussirent à percer.
A présent, ils attaquaient les tranchées américaines, çourant pliés en deux, la baïonnette en avant. Par une trouée dans les barbelés à l'aile gauche, trois Japonais se précipitaient ainsi vers le trou d'homme où Dean Wilson, un gigantesque caporal, était accroupi derrière sa carabine automatique.
Wilson les vit venir. Il allait les abattre quand son arme s'enraya. Les Japonais arrivaient sur lui, hurlant comme des possédés :
— Marine, tu vas mourir !
Le premier se pencha pour embrocher Wilson sur sa baïonnette. D'un coup de machette, Wilson lui ouvrit le ventre. L'homme s'écroula, les mains serrées sur la plaie d'où sortaient les entrailles. Les deux autres hésitèrent. Wilson bondit hors du trou et, en quelques moulinets, les liquida.
Le caporal Johnny Shea n'avait pu empêcher un Jap de sauter dans son trou. L'homme, avait enfoncé sa baïonnette dans la jambe gauche de Shea, il la retirait, l'enfonçait à nouveau, tout en essayant de la faire remonter vers le ventre.
Shea lança son pied droit en avant, projetant le Jap contre la paroi. En même temps, il tirait désespérément sur la fermeture de culasse de sa mitraillette qui venait de se bloquer. La culasse se déverrouilla, et Shea abattit le Jap, d'une balle dans le crâne.
La bataille prenait un aspect rare dans la guerre moderne, celui d'une lutte sauvage où les adversaires frappaient à coups de crosse et de sabre, de poing et de genou, où des doigts crochus cherchaient des gorges à serrer, des yeux à arracher.
Peu à peu, les silhouettes élancées devenaient plus nombreuses, car Pollock avait fait intervenir un détachement tenu jusqu'alors en réserve, et les « Banzai » gutturaux commençaient à faiblir, submergés par les détonations, les éclatements secs des fusils, le martèlement des mitrailleuses ou des carabines automatiques et les départs spasmodiques du canon de 37.
A présent, les Japonais qui s'élançaient sur la barre de sable trébuchaient contre des monceaux de cadavres — les corps de leurs camarades. Et les derniers assaillants n'allaient pas bien loin : à l'amont, les canons américains avaient pivoté pour prendre la barre de sable sous leur feu.
Une résistance totale
En début d'après-midi, les hommes d'Ichiki étaient encerclés et la phase finale de ce que les marines devaient baptiser la « bataille du Tenaru » commença. Bombardés et marmités par les avions américains qui avaient atterri la veille, canonnés à bout portant par l'artillerie, les Nippons, cernés de trois côtés, se virent repousser vers la mer. Finalement, les quelques chars légers débarqués avec la division de Vandegrift se mirent en mouvement, écrasant de leurs chenilles d'acier les vivants, les mourants et les morts. Mais l'ennemi refusait de se rendre.
« L'arrière des chars, écrivit le général Vandegrift dans son rapport, ressemblait à un hachoir à viande. » Même après la fin des combats organisés, les survivants japonais n'acceptèrent pas d'être faits prisonniers. « Les blessés attendaient que des hommes vinssent les examiner, écrit Vandegrift, pour se faire sauter — et les faire sauter — avec une grenade à main. » A la » bataille du Tenaru », les marines apprirent ce que les Japonais entendaient par résistance totale : jusqu'au dernier soupir du dernier homme.
Une poignée d'hommes seulement, conduits par le colonel Ichiki, s'échappèrent le long de la côte, vers l'est, en direction de Taivu. Là, cérémonieusement, le colonel mit en pièces le drapeau de son régiment, versa de l'essence sur les lambeaux d'étoffe, y mit le feu et se fit hara-kiri.
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