Un véritable flot humain

Ce flot se dirigeait vers le sud à grandes enjambées dans un silence de mort.

Véritable flot humain
Ceux qui fuyaient par leurs propres moyens, à pied, à bicyclette, en voiture, se mêlaient aux troupes citadines qui traversaient Paris. Le boulevard Saint-Michel, écrira un témoin, n'était qu'un immense défilé; un véritable flot humain se dirigeait vers le sud à grandes enjambées dans un silence de mort.
Et Lucien Rebatet décrira dans Les Décombres, avec fureur et talent, l'embouteillage inouï provoqué, après Versailles, par la convergence de cinq ou six fleuves de réfugiés. Les enfants de douze ans accrochés aux portières et que la fatigue emporte, les chars à foin traînés par de gros chevaux de labour. les poulets vivants annonçant le passage des fermiers et les serins celui des concierges. Des gens avaient emporté un peignoir de bain, un aspirateur, un pot de géranium, des pincettes, un baromètre, un porte-parapluie dans l'affolement d'un réveil de cauchemar, une empilade éperdue, le pillage forcené d'un logis par ses propres habitants. Les voitures avançaient au pas, ou n'avançaient pas. Tous les témoins ont donné des précisions chiffrées sur ce calvaire. Douze heures pour faire huit kilomètres, vingt heures pour aller d'Orléans à Chartres, deux heures pour traverser Étampes.

Toute la france en fuite
Il y a de tout dans ces foules. Les carmélites de Troyes ont abandonné leur clôture le 14 après avoir reçu, à deux heures du matin, la communion des mains de leur aumônier, le chanoine Juchat. Elles marcheront, pendant des jours et des jours, en direction du Tarn, où elles n'arriveront jamais. Elles découvriront avions, autos, chars d'assaut, ordures, injures, ruines, accouplements dans les fossés, vin rouge, gentillesse des soldats. Il leur faudra enterrer dans une armoire une jeune franciscaine tuée par le bombardement.
On a évacué Fresnes et la Santé dans la soirée du 10 juin. Voleurs, assassins, politiques ont été enfournés dans deux douzaines d'autobus aux stores baissés et dans plusieurs voitures cellulaires. Enfermés deux par deux dans des cellules miniatures (50 cm de côté!), certains prisonniers resteront dix-huit heures sans bouger. Le communiste Léon Moussinac a raconté son terrible voyage et celui de centaines de captifs. Presque rien à manger : une cuillerée de riz le matin, une pomme de terre le soir, et le bruit de la bataille qui se rapproche, et les avions qui survolent ces autobus soudain immobilisés mais où des hommes enchaînés tremblent de peur.
Toute la France est en fuite, les fous comme les autres. Il arrive à Bordeaux, le 7 juin, 251 aliénés du Bas-Rhin en route depuis de longues heures et qui repartent avec leur escorte après un léger repas. Dans le Loiret, les fous ont été moins bien gardés; 200 d'entre eux se répandent dans Orléans où, deux jours durant, après l'arrivée des Allemands, des voitures municipales leur feront la chasse. On en trouvera un jouant au pharmacien dans une boutique qu'il a ouverte (elle est la seule de la ville) et où, spécialités, cachets d'aspirine, il distribue tout, uniformément, contre dix sous. On naît sur les routes de l'exode. Dans les fossés. Dans les granges.

Manque de nourriture
Mais, plus que la naissance et plus que la mort, c'est la nourriture qui préoccupe les fuyards. Dans les villes et les villages traversés par le flot, les magasins d'alimentation ont été pillés. A Brière,où il passe 12 000 réfugiés par vingt-quatre heures, le premier adjoint a fait rassembler tous les animaux errants pour les vendre aux bouchers qui nourrissent la foule.
De partout montent vers un gouvernement impuissant des appels à l'aide. Les municipalités débordées réclament des lits, de l'essence, de la farine, du lait, de l'argent. Les départements encore libres se renvoient les réfugiés. Le préfet des Deux-Sèvres demande que l'on stoppe tous les convois en direction de son département; il n'a plus de quoi nourrir de nouveaux arrivants, il ne saurait où les loger.
Et dans certaines régions de France, celles que traversent les grandes routes s'enfonçant vers le sud, les réfugiés, avec les jours qui passent, sont reçus de plus en plus hargneusement. On impute à la masse les vols de quelques-uns. Dans tout le Loiret, ce n'est bientôt qu'un cri contre les Parisiens. L'adjoint du village de La Bussière décrit les réfugiés tuant les poules, les lapins, les bestiaux, emportant les boissons et maints objets ou literie.
Et il est vrai que les actes de pillage sont nombreux dans les villages désertés. Les plus compréhensibles. Mais également les plus stupides et les plus inutiles. A Andon­ville (Loiret) les pillards ont forcé la porte du tabernacle, jeté les hosties, volé un ciboire... et emporté le drapeau des anciens combattants. Ailleurs, bien entendu, on dérobe de préférence poulets, lapins, conserves, vins dans le cellier, draps dans l'armoire.
Aussi ne faut-il pas s'étonner qu'un certain nombre de villageois aient accueilli l'armée allemande sans acrimonie. Le mot ils sont corrects! avant de le trouver dans la propagande allemande, je l'ai trouvé sous la plume de certains maires paysans écrivant aux autorités préfectorales en juin ou juillet 1940 : Les soldats allemands qui sont au pays se conduisent très bien. Les gens ont repris leur travail et n'ont pas à se plaindre de l'occupation allemande. Ainsi il existe une hiérarchie dans le malheur et il arrive que le soldat allemand soit moins craint que le réfugié affamé.
Triste vérité, mais vérité explicable.

stukas en france en 1940
refugies en 1940
la fain des refugiés en 1940

Nous sommes habitués aujourd'hui aux encombrements, aux queues, aux attentes sur les routes du week-end, et les chiffres cités peuvent paraître presque normaux. Mais les réfugiés de juin 1940 ne sont pas des vacanciers, ils craignent les avions dont l'approche immobilise brutalement toute circulation et jette dans les fossés ou les champs des milliers de fuyards; ils ne savent pas où ils coucheront le soir, ils ignorent s'ils trouveront à manger dans des villages pillés par les vagues successives de l'exode et surtout ils ignorent où ils s'arrêteront. Tout est problème : l'essence, le pain, l'eau, la paille, l'argent également.

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