La drôle de guerre

Tout le monde attend qu'Hitler se décide à poursuivre ses opérations militaires

Ce n'est pas pour demain
Les Français s'étaient habitués à la drôle de guerre. A la stupeur de septembre 1939 avait succédé la confiance, confiance dans l'armée et ses chefs, confiance dans le gouvernement qui avait forgé cette armée, l'avait dotée d'armements modernes et protégeait le pays derrière la ligne Maginot. La vie avait repris son cours. Dans les villes, les civils mêlés aux permissionnaires vaquaient à leurs occupations; le ravitaillement était presque normal. Les distractions, ne manquaient pas; les théâtres, les cinémas, les restaurants avaient retrouvé leur clientèle habituelle. La présence des sacs de sable protégeant les immeubles et les monuments, les consignes de la défense passive et les avis placardés sur les murs rappelaient sans doute que nous étions en guerre, mais ces affiches ne proclamaient-elles pas : Nous vaincrons parce que nous sommes les plus forts?
Cet optimisme était dans l'ensemble partagé par notre haut commandement. Selon lui, l'Allemagne n'était pas prête et, de plus, le blocus l'empêchait de s'engager dans une opération de grande envergure. Commè l'a dit Pierre Mendès-France : Tout le monde, civils et militaires, ne pensait qu'à organiser sa vie personnelle du mieux possible de façon à traverser cette période qui semblait devoir se prolonger, sans trop de risques, de pertes ou d'inconfort.
Il n'est dès lors pas étonnant que les avertissements parvenus de tous côtés d'une manière de plus en plus pressante aient été accueillis avec le plus grand scepticisme par des chefs plongés depuis des mois dans une torpeur dont ils ne désiraient pas sortir. Au gouvernement et à l'armée, on ne croyait plus à la guerre. Ce n'était pas la première fois, en effet, que de telles rumeurs parvenaient jusqu'à Paris. Une première alerte avait eu lieu en novembre 1939; une seconde, plus grave, en janvier 1940. Toutes deux s'étaient révélées sans fondement. Le 7 mai, le régime normal des permissions fut maintenu. Même le 9 mai, il ne fut pas jugé utile de rappeler les permissionnaires, alors que plus de douze pour cent des officiers et hommes de troupes étaient absents de leurs unités.

L'ennui généralisé
L'attente n'est pas tonifiante et elle engendre vite l'ennui. A partir de la fin d'octobre cet ennui gagne et s'étend.
Ennui au front, où les hommes sont employés à de mornes travaux de terrassement et à de fastidieux maniements d'armes. L'armée de Lorraine connaît un moment une épidémie de suicides et de mutilations volontaires. Des permissionnaires, constatant une baisse de leur virilité, accusent l'Intendance d'avoir mêlé du bromure à leur vin.
Ennui dans les états-majors, où on espère en vain une fausse manoeuvre allemande et où, faute de mieux, on utilise des rames de papier à dresser des plans d'opérations fictives et à rédiger des instructions futiles.
Ennui dans les villes, où, dès le soir tombé, le couvre-feu jette son voile' et où beaucoup d'hommes regrettent d'avoir envoyé leurs familles chez les cousins ruraux. Ennui aux champs, où les travaux d'automne pâtissent de l'insuffisance de main-d'oeuvre masculine.
Ennui dans les usines, où les ouvriers restent attachés soixante heures par semaine à des tâches monotones et où quelques-uns, par irritation, font la grève perlée.
Ennui dans les hôpitaux, où des bataillons d'infirmières bénévoles se morfondent dans l'oisiveté, et soupirent secrètement après la bataille qui leur livrera des blessés sur qui satisfaire leur besoin de dévouement. Ennui au Parlement, où règne en séance un conformisme de surface,' dans les couloirs et dans les commissions une agitation stérile et qui, le 30 novembre, abdique un peu plus en accordant pleins pouvoirs au gouvernement. Seuls peut-être les enfants, du fait dé leur fréquente dispersion dans des lieux inaccoutumés et du relâchement des études, trouvent-ils quelque sel à la drôle de guerre.

Peu de restrictions
D'accord avec le commandement, les tours de permissions sont accordés, les foyers du soldat multipliés à l'arrière des lignes, les envois de colis aux mobilisés favorisés, les représentations du Théâtre aux armées prodiguées, de grandes facilités laissées aux débits de boisson établis dans les cantonnements. Résultat : l'ivrognerie fait des progrès aux armées et force est d'aménager, dans les grandes gares, des locaux spéciaux, pudiquement baptisés salles de déséthylisation. Quant aux civils, bien peu de restrictions leur sont imposées : ce n'est qu'à la fin de l'année qu'on instituera deux jours sans viande; la carte d'alimentation ne sera créée qu'en février 1940.
La vente de l'essence, de cette essence qu'il faut tout entière acheter à l'étranger, reste libre : il s'en dépense beaucoup pendant les week-ends. Les restaurants doivent fermer de bonne heure, mais on y peut souvent pénétrer tard par une entrée dérobée.

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1939, la drôle de guerre
soldats français en 1939
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