La bataille des nations

Des corps de soldats de toute nationalité gisaient, enlacés dans une étreinte mortelle

Un mois jour pour jour après la destruction du mont Cassin, les avions alliés réapparurent au-dessus de Cassino : 775 bombardiers lourds et moyens partis d'Afrique du Nord, de Sicile et même de Grande-Bretagne, pour déverser en trois heures et demie, 1 200 tonnes de bombes. Mais l'attaque de ce jeudi 15 mars se solda par un nouveau, sanglant et désastreux échec.
A la fin du mois de mars, des orages abondants se mirent à emplir les cratères, les tranchées et les caves de Cassino, où défenseurs et assaillants — également résolus et également misérables —, dans un paysage d'Apocalypse, se battirent pour chaque rue, pour chaque maison, et, dans les maisons, pour chaque étage. On se battit longtemps dans l'hôtel des Roses et d'innombrables fois l'hôtel Continental changea de mains.
Deux mois plus tard, le soleil se coucha, une fois de plus, et la nuit vint, la nuit du jeudi 11 mai 1944, une nuit comme les autres, sur le front de Cassino.
A 23 heures juste, les canons de l'artillerie alliée se déchaînèrent : 2 000 pièces américaines, françaises, britanniques ouvrant le feu, tonnant et rugissant à travers l'immense champ de bataille, non seulement devant Cassino, mais de l'Adriatique à la mer Tyrrhénienne.
Les premiers de tous, les soldats des divisions françaises du général Alphonse Juin, qui avaient connu les combats et les victoires d'Acquafondata, du Carella, du Santa-Croce, de la plaine de Sant'Elia, du Belvédère, du Marino, de la route de Terelle et du Rapido, se lancèrent à l'attaque.
Depuis quatre mois, la bataille de Cassino était devenue une bataille des nations.
Britanniques, Américains, Sikhs et Maoris de la VIlle armée, Néo-Zélandais, Brésiliens, Français métropolitains, Algériens, Tunisiens, Marocains, avaient tour à tour lutté autour du tombeau de saint Benoît. Cette fois, ce fut l'affaire des Polonais du général Wladyslaw Anders.
Le matin du jeudi 18 mai, Anders suivait par radio l'avance d'une patrouille du 12e régiment de lanciers et, en même temps, il gardait ses jumelles braquées sur le mont Cassin. Tout à coup, le général se raidit. Et ce qu'il vit lui parut, alors, presque incroyable.
Là-haut, sur les décombres de la vieille abbaye, le drapeau polonais — blanc et rouge — venait de se déployer. Anders regarda sa montre. Elle indiquait 10h 20.
Le soleil de mai accablait les ruines. Des chars, des pièces d'artillerie, demeuraient embossés, mais ils étaient calcinés, éventrés, dans les lacets de la route. Des corps de soldats de toute nationalité gisaient, parfois enlacés dans une étreinte mortelle. Le moindre pouce de terrain recelait une quantité phénoménale de mines. Et, partout, des moignons d'arbres criblés de ferraille, des cratères d'obus et de bombes, des lambeaux d'uniformes couvraient la montagne, à la fois maudite et sacrée.
Les canons de Cassino s'étaient tus. Le grondement de la bataille roulant dans la journée de mai talonnait la retraite des régiments de Kesselring. Les portes de Rome avaient cédé ; la route était libre — vers Sienne, vers Florence, le Brenner et l'Autriche, le coeur de l'Allemagne.
Mais les plans alliés, pour atteindre cet objectif, allaient prendre — finalement — une autre direction. Dix-huit jours après la chute du mont Cassin, les avant-gardes de la 1 re division blindée U.S. franchirent le pont San Giovanni, sur le Tibre, et pénétrèrent dans Rome. Trente-six heures après, Eisenhower débarquait en Normandie. Deux mois plus tard, les Alliés attaquaient les côtes de Provence.
indiens sikh à Cassino en 1944
bataille de Cassino
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