La bataille au jour le jour

Le verrou de Kesselring résistait toujours

Sur le front des Abruzzes, la nuit du mardi 24 janvier 1944 fut froide et brumeuse.
A Cassino, des pâtés de maisons, par quartiers entiers, brûlaient au fond de l'obscurité. Le vent s'était levé, attisant les brasiers, puis il était tombé comme le soir avançait ; mais l'air restait glacé.
Cette nuit-là, les premiers soldats alliés une compagnie d'avant-garde du 135e régiment d'infanterie américaine du colonel Ward parvinrent devant les premières maisons de Cassino.
Ils y trouvèrent des tranchées inondées, des réseaux de barbelés et une infinité de champs de mines, ainsi que quelques masures en ruine et, tapies dans les décombres, sous des gerbes de fusées éclairantes, les mitrailleuses de leurs défenseurs, les groupes de combat du 132e d'infanterie allemand, appartenant à la 44e division du général Franck.
Sous les arbres de la plaine spongieuse et hachée par l'artillerie, bien des Américains qui n'avaient encore jamais vu le feu rencontrèrent autre chose aussi : une mort prompte et brutale. L'échec du 135e fut sanglant et total.
Au petit jour, ceux qui avaient survécu découvrirent au-dessus d'eux, surplombant le champ de bataille, le roc indifférent, la masse écrasante des 519 mètres boisés de la montagne de Cassino, le mont Cassin.
Et, dans l'aube grisâtre de la journée de guerre, sur le sommet de la hauteur rocailleuse, les immenses et tristes murailles, assombries par la pluie et percées de dizaines d'étroites fenêtres, de la grande abbaye fondée en 529 par le moine Benoît de Nursie émergèrent peu à peu de la brume.
Vingt et un jours et vingt et une nuits s'écoulèrent. Durant ce délai, le soir d'hiver tomba,' avec sa brume glacée, sur les jardins, les faubourgs et les rues de Cassino, dans l'odeur de charnier empuantissant l'air, lorsque le vent se levait dans les décombres, autour de cette métropole lunaire, réduite à un champ de cendres.
Le verrou de Cassino ne cédait toujours pas. Aprement, furieusement, Kesselring se défendait. Les uns après les autres, les assauts alliés venaient se briser contre le mur de roc, de béton et de destructions amoncelées en avant, au-dessus, à droite et à gauche de la ville.
Alors, au long des jours, la bataille de Cassino se mit à devenir ce que les états-majors anglo-américains devaient bien désigner par son nom le siège de Cassino.
Le siège, où des hommes, partis à l'attaque pour franchir le Rapido, étaient repoussés et leurs embarcations coulées, où d'autres vétérans aguerris, Britanniques ou Américains, s'élançaient à nouveau pour traverser les eaux glacées, parvenaient à établir une tête de pont sur la rive adverse, mais, une fois de plus, ne pouvaient pénétrer dans les faubourgs de la ville, la citadelle des Abruzzes évacuée par sa population et dont, plus que jamais, chaque maison avait été convertie en blockhaus, chaque rue transformée en champ de bataille.
Un siège devant un piège. Semaine après semaine, les régiments alliés, Français du général Juin, Sikhs de la VIIIe. armée, Polonais du général Anders, Hindous, Américains des 34e et 46e divisions qui avaient combattu à Salerne et sur les plages d'Agropoli, s'entassaient autour de la cité assiégée et, par unités entières, piétinaient avec leurs parcs à munitions et leurs régiments de mulets, leurs canons à faible portée et leurs chars, abrités dans les ravins ou les masures accrochées à la montagne, difficilement camouflés par ce qui restait de feuilles aux oliviers et d'oliviers à la plaine.
Au début, les Allemands manquaient d'artillerie. Sur les crêtes et les pentes rocailleuses des Abruzzes fourmillaient les postes de guet et les observatoires des veilleurs de Kesselring ; mais les chars et les canons faisaient dramatiquement défaut et, plus que tout, les obus, les munitions.
Lorsque les renforts en matériel et en approvisionnement arrivèrent sur le front de Cassino, des ordres draconiens parvinrent aux bataillons de la Wehrmacht. Les servants des batteries américaines de la Ve armée dédaignaient des tirs de moins de 5 000 coups sur un objectif. Les directives de Kesselring prescrivirent que les batteries allemandes de Cassino auraient à ne pas excéder plus de douze coups octroyés réglementairement à , chaque canon, à chaque automoteur, pour vingt-quatre heures.
Mais chacun de ces douze coups atteignait à peu près immanquablement son objectif. Aussi loin que la vue s'étendît, dans la plaine, les guetteurs de Kesselring réglaient leurs tirs avec une diabolique et meurtrière précision.
Et il y avait les mines. Jamais, depuis Tobrouk et El-Alamein, des soldats alliés n'avaient eu à en affronter un tel nombre. Elles étaient partout, ravageant, décimant, mutilant sans merci : pas moins d'un demi-million de pièges, mines T contre les chars et les véhicules de combat, mines S en bois contre l'infanterie, échappant aux engins de détection électromagnétiques, saturaient les 70 hectares du périmètre défensif de Cassino, et aussi d'autres kilomètres d'espaces découverts protégeant les abords de la ville, les fermes isolées et les cassines, les champs, les ravins, les monticules de la vallée et les ruines elles-mêmes.
Durant vingt et un jours, les défenseurs de Cassino subirent l'assaut de l'aviation et de l'artillerie alliées, les attaques incessantes de l'infanterie et des chars américains et français. Quelques crêtes, des villages avaient été conquis par l'ennemi ; des cadavres feldgrau par centaines, par milliers, recouvraient la terre glacée et les hameaux dévastés des Abruzzes, au nord et à l'est du mont Cassin. Mais le verrou de Kesselring résistait toujours aussi inébranlablement. Le piège ne s'ouvrait pas. Cassino brûlait. La situation ne s'était pas modifiée.
parachutistes allemands à Cassino
soldats allemands à Cassino
parachutiste allemand à la bataille de cassino
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