le 15 février 1944

Bombardement de l'abbaye de Cassino

Plus nuisible qu'utile

Pour un homme au moins, dans tout l'état-major des forces alliées tenues en échec à Cassino, les 519 mètres au faîte desquels se dressaient les murailles séculaires du monastère du mont Cassin constituaient une provocation. C'était le général néo-zélandais Bernard Freyberg et, après tant d'autres chefs britanniques et américains, il venait d'être chargé de faire tomber Cassino.
La question qui se posait à Freyberg pouvait se formuler ainsi : au-dessus de la ville transformée en place forte et en souricière, les observateurs de l'artillerie de Kesselring se servaient-ils de l'abbaye du mont Cassin pour diriger leurs tirs et déjouer les attaques de leurs ennemis? S'embusquaient-ils derrière son enceinte pour déverser leurs obus sur les positions alliées, tandis que canons et dépôts de munitions se répartissaient à l'abri des murailles ou, du moins, à proximité du vieux monastère ?
En vérité, Freyberg avait même cessé de se poser de telles questions. Il savait que, dès que ses troupes auraient donné l'assaut au mont Cassin, clé de tout le dispositif défensif de Kesselring, les Allemands s'enfermeraient dans la forteresse représentée par la vieille abbaye bénédictine, aux murs de maçonnerie pleine de 45 mètres de haut sur 3 d'épaisseur. Même si les Allemands n'occupaient pas présentement le monastère, ils s'y retrancheraient fatalement à l'instant où sonnerait l'heure du péril le plus grand rencontré par la Wehrmacht depuis la prise de Naples.
Telle était la conviction de Bernard Freyberg. Tel était le problème qui se posait à l'homme qui allait devoir lancer ses troupes, notamment la division indienne des régiments de Radjpoutes, de Sikhs et de Gurkhas, commandée par le général Francis Tuker, à l'attaque du mont Cassin.
A 9 h 30, le lendemain matin, mercredi 15 février 1944, la plus formidable armada aérienne jamais rassemblée dans le ciel d'Italie s'avança, dans l'air pur et glacé, au-dessus des montagnes de Cassino.
A ce même instant, dans la vieille chapelle abbatiale du monastère de saint Benoît, l'office s'achevait.
L'abate dom Gregorio Diamare venait de s'agenouiller devant l'autel en entonnant l'antienne à la Mère de Dieu. Les derniers mots prononcés par le père-abbé Diamare furent : Pro nobis Christum exora... A ce moment précis, l'air se figea ; les murailles frémirent ; les premières bombes s'écrasèrent. Il était 9 h 40.
Au-dessus de Cassino et de sa montagne, l'énorme escadre d'avions progressait, vague par vague — 254 « Forteresses volantes » et bombardiers moyens lâchant, durant près de deux heures, 576 tonnes de bombes hurlantes, éclatant dans l'air limpide du matin d'hiver.
La coupole du monastère, intacte et encore dorée de soleil une minute auparavant, fut la première pièce maîtresse à s'effondrer. Ensuite, tout devint fumée, flammes et cendres. Au faîte du mont Cassin, une fantastique et monstrueuse torche vibrante se dressait dans le ciel bleu.
Le lieutenant Heinrich Daiber, appartenant à la 15e division allemande, qui se trouvait avec deux de ses chars sur les pentes pilonnées par les bombardiers alliés, a rapporté que « ce fut comme si la montagne elle-même se désintégrait, ébranlée par une main de géant ».
Le sol tremblait et explosait. Les bombes filaient des appareils américains pour s'abattre sur la vieille abbaye et éclater en colonnes de feu sur le sommet de la montagne, tandis que d'autres chapelets de bombes plus lourdes et plus dévastatrices engloutissaient, sous des nuages de poussière suffocants, murailles, escaliers, cloîtres, marbres, statues, pilastres, portiques.
Le fracas de volcan semblait ne devoir jamais s'apaiser. Et, près de là, au milieu du déluge de feu et de mitraille, Daiber perçut les premiers cris : des gémissements d'hommes et de femmes, de vieillards et d'enfants, les hurlements de terreur de deux cents civils italiens qui, depuis une semaine environ, par groupes successifs, chassés par la guerre de leurs villages et des hameaux de la montagne environnante, étaient venus chercher un refuge, à l'abri des murailles du monastère.
Dix heures plus tard, quand le bref crépuscule de février descendit sur les Abruzzes, un immense voile de vapeur recouvrait les pentes des montagnes au-dessus de Cassino, noyant la ville et ses ruines sous une nappe de poussière rougeoyante.
Cassino avant le bombardement
Cassino en 1944
Le monastère de Cassino détruit en 1944
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