Les abris dans Londres bombardée

Un spectacle effroyable dans le métro

Les abris
Certaines familles s'attachaient tellement à leur petit coin de quai qu'elles remontaient à regret dans la rue à la fin de l'alerte. D'autres préféraient se réfugier dans des stations relativement proches de la surface. Or, les autorités avaient averti le public que celles-ci ne présentaient à peu près aucune sécurité en cas d'attaque de plein fouet. C'était le cas de la station de Balham, située seulement à 10 mètres au-dessous du niveau de la rue et traversée, dans sa partie supérieure, par des canalisations d'eau et de gaz, un égout collecteur et ses câbles électriques. Le 14 octobre, une bombe tomba dans le voisinage immédiat de la station et creva les canalisations. Environ 600 personnes s'étaient installées sur le quai. Les lumières s'éteignirent; l'eau commença à envahir la station et le gaz à s'échapper. La population était terrifiée. Finalement, les responsables de la station, munis de lampes de poche, réussirent à faire remonter 350 personnes, mais les 250 autres périrent noyées.
Balham fut un exemple parmi bien d'autres. A la station de Bethnal Green, pendant une attaque aérienne, une femme trébucha dans un escalier. Les personnes qui la suivaient tombèrent sur elle et la panique s'empara du reste de la foule. Près de 200 personnes moururent cette nuit-là, piétinées ou étouffées.
La nuit du 29 décembre
Les villes sinistrées exhalaient une odeur âcre de brûlé. Leurs habitants redoutaient d'être enterrés sous les ruines. Pour secourir les personnes ensevelies sous les décombres, on fit appel à un nouveau type de praticien: le flaireur de corps. A l'odeur, celui-ci pouvait dire s'il s'agissait de quelqu'un de mort ou de vivant.
Dès que la Luftwaffe avait bombardé un quartier fortement peuplé, des équipes de secours commençaient à déblayer pour rechercher les survivants, s'arrêtant de temps à autre pour essayer de percevoir des bruits ou des gémissements. Lorsque les secouristes n'entendaient rien, le flaireur de corps prenait la relève. Il allait, le nez dans les décombres, à la manière d'un chien, ignorant les émanations nocives de gaz et de fumée, jusqu'au moment où il s'exclamait: «Ici, il y a du sang.» Il flairait un peu plus fort et précisait: «Ne vous inquiétez pas; le sang est rance. C'est un cadavre.» Ou au contraire: «Il y a du sang frais là-dessous, il coule toujours.» Auquel cas, les sauveteurs recommençaient à déblayer dans l'espoir de sauver la victime à temps.
Dans la nuit du 29 décembre, comme pour souligner qu'elle ne laisserait à la Grande-Bretagne aucun répit au cours de la nouvelle année, la Luftwaffe déclencha sur Londres une de ses attaques les plus meurtrières. Les bombardiers se concentrèrent au-dessus de la Cité, berceau de la capitale, riche en vieilles églises et en édifices importants comme la Banque d'Angleterre. La défense passive fut prise de court.
C'était un dimanche soir, au moment de Noël. La plupart des hommes qui auraient normalement dû être de garde aux postes d'incendie avaient pris le risque d'aller passer les fêtes en famille. 244 bombardiers allemands commencèrent à déverser leurs bombes incendiaires, mettant le feu aux toits de bois dont les débris enflammés s'écrasaient dans les rues étroites et tortueuses.
Les autopompes furent bientôt sur place, mais l'incendie se propagea si rapidement qu'il eût fallu d'énormes quantités d'eau pour en venir à bout. L'automne avait été sec et le niveau de la Tamise était si bas que les pompes la vidèrent rapidement. Bientôt il n'en sortit plus qu'un mince filet d'eau boueuse. Des centaines d'édifices et d'églises vénérables furent dévorés par les flammes.
De tous les lieux de culte de la Cité, seule la cathédrale Saint-Paul sortit plus ou moins indemne de ce bombarde­ment. Depuis le premier raid sur Londres, un piquet d'incendie y veillait vingt-quatre heures sur vingt-quatre et, cette fois, tout le monde, clergé au grand complet, chantre, bedeau, était à pied d'oeuvre. Néanmoins, le feu s'empara du grand dôme de la cathédrale. Grâce à l'intervention d'une armée de volontaires, l'incendie fut maîtrisé.
La Cité elle-même eut moins de chance. Pour la seconde fois dans son histoire, un grand incendie la ravagea — elle avait connu une première fois ce triste sort en 1666. Au cours d'un conseil des ministres convoqué d'urgence le lundi 30 décembre, Churchill jura que cela ne se reproduirait plus. Le peuple britannique partageait sa fureur devant le martyre subi par ce quartier de la capitale, qui lui était particulièrement cher.
Les abris
Le gouvernement n'ayant pas encore construit les vastes et profonds abris indispensables, les habitants s'installèrent de plus en plus dans le métro. Chaque jour, à la nuit tombante, alors que les sirènes annonçaient l'arrivée de l'aviation ennemie, les gens entraient dans les stations avec leurs provisions, leurs couvertures, leurs bébés; ils empruntaient les ascenseurs ou les escaliers mécaniques pour accéder aux quais, où ils s'installaient pour dormir. Les rames continuaient à rouler jusqu'à minuit et les voyageurs avaient du mal à se frayer un chemin parmi les corps étendus. Le métro représentait un progrès par rapport aux premiers refuges improvisés, néanmoins quelques Londoniens se montraient extrêmement choqués par le réalisme de la vie nocturne dans les stations nauséabondes et noires de monde.
J'étais horrifiée par ce spectacle effroyable dans le métro, note dans son journal Rosemary Black, en rentrant chez elle à Hampstead. «D'un bout à l'autre de la ligne, dans chaque station, les couloirs et les quais regorgeaient de gens entassés les uns contre les autres. Je n'arrivais pas à trouver mes mots! Oh! la misère de cette masse d'êtres humains grouillant comme des vers dans une boîte! Oh! la chaleur, l'odeur, la crasse! Et ces malheureux bébés, qui n'arrêtaient pas de pleurer, ces femmes blêmes, hagardes, allaitant leurs petits, ces enfants à demi écrasés les uns contre les autres, secoués de soubresauts dans leur sommeil agité... »
Les habitués organisaient leurs loisirs. Il n'était pas rare d'entendre une chorale, et les saltimbanques ne manquaient pas.
abris dans londres en 1940
sauveteurs dans londres en 1940
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