L'amiral Ugaki

Le dernier Kamikaze vient de mourir

Peu après l'envol, par la radio de bord, l'amiral Ugaki adresse son testament de Kamikaze à toute l'armée impériale :
— C'est entièrement de ma faute si les forces que je commande n'ont pas réussi à écraser l'ennemi et à protéger la patrie, malgré les combats héroïques livrés par mes équipages, ces six derniers mois... Je vais piquer tout à l'heure sur un navire ennemi à Okinawa, où tant de mes hommes se sont effeuillés comme des fleurs de cerisier pour respecter les traditions de nos ancêtres, avec une confiance absolue dans la pérennité de l'Empire et dans la noblesse de l'esprit Kamikaze. Je souhaite que tous ceux que je commande comprennent les motifs de ma conduite, surmontent leurs futures épreuves et travaillent de tout leur coeur à la renaissance de notre grande patrie pour qu'elle vive éternellement. Banzaï
Maintenant, pour Ugaki, c'est l'attente du dernier instant. A l'intérieur de son cockpit, il se penche sur le côté et regarde les eaux claires de la mer de Chine où défilent les archipels de Hondo. Le temps est superbe : pas un nuage. Par moment, le reflet du soleil sur la mer l'éblouit totalement.
Voilà plus d'une heure trente minutes qu'il vole, accroché sous le « Betty ». Des crampes se nouent dans ses cuisses et ses mollets. Il n'ose plus bouger ses jambes, la douleur est trop violente. Insupportable.
Soudain, le feu vert s'allume dans la cabine : il faut se préparer.
Ugaki empoigne fermement le manche. Tout son corps est tendu.
Le feu rouge !
La chute dans le vide.
Le soleil éclatant. Le ciel pur.
Entraîné par sa tonne d'explosifs, le « Jinraï » a piqué du nez. Ugaki regarde ses instruments : 600 kilomètres à l'heure, 6 500 mètres, cap 180. D'un coup sec du pouce, il appuie sur le bouton qui commande les fusées d'ailes.
L'accélération est brutale. Ugaki est plaqué à son siège.
La vitesse augmente : 700, 800, 900.
Au loin, droit devant : Okinawa, l'île perdue, avec le mont kuribare qui domine la baie de Bruckner où mouillent les navires de l'U.S. Navy.
— Je pique ! Banzaï !
C'est le dernier message de l'amiral Ugaki. Les flocons de la D.C.A. entourent son « Jinraï » qui se précipite vers Okinawa à plus de 1 000 kilomètres à l'heure.
Déjà il l'atteint : 1 500 mètres d'altitude le long du Kuribare. Ugaki tire à lui la poignée d'armement : les détonateurs sont armés.
Vite une cible !
Les voilà, les navires de la marine américaine. Voici les Liberty ships, les destroyers et les porte-avions.
Ugaki a choisi.
Il déclenche les deux dernières fusées. Le « Jinraï » est maintenant au ras des flots.
A 1 200 kilomètres à l'heure, il se glisse entre les bateaux de la Navy et fonce vers le plus grand des porte-avions. Les obus des batteries de D.C.A. éclatent loin derrière sa traînée de feu.
La masse grise grandit énormément dans le regard d'Ugaki.
— Banzaï I
Une explosion terrifiante : le « Jinraï » a percuté la coque du « Savo Island ».
Le dernier Kamikaze vient de mourir.
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