Un commandant japonais témoigne

Je ne peux oublier, même pour un instant, la campagne d'Iwo Jima et je ne peux écrire sans éprouver la plus vive compassion pour les officiers et les soldats japonais et américains qui y ont fait le sacrifice de leur vie.

fin de la bataille iwo-jima
Après août 1944, la puissance de l'aviation et des sous-marins américains était telle que nos navires de transport éprouvèrent de sérieux dommages au cours de la traversée de Tokyo au port de Futami, sur Chichi Jima, et plus encore entre cette île et Iwo Jima. Nos pertes en mer dépassèrent I 500 hommes et 50000 tonnes d'approvisionnement.
Quand du matériel était envoyé du Japon à Chichi Jima, c'était le plus souvent dans des bateaux à voile, que nous déchargions à Omura, la nuit et entre deux raids aériens ennemis. Les approvisionnements étaient alors dispersés à l'intérieur de l'île. C'était un énorme travail qui nous prenait jusqu'à 2 000 hommes et 50 camions pendant toute une longue journée sans sommeil ni repos. L'absence d'un port, la mer forte et les raids aériens gênaient considérablement le travail de mise à terre à Iwo Jima. Nous ne pouvions pas y laisser à flot les navires de débarquement ; nous devions les tirer à terre et finir là leur déchargement.
En novembre 1944, il nous restait seulement trente jours de vivres en riz et quinze jours en denrées complémentaires ; la situation était très critique. Mais, par la suite, nous pûmes augmenter légèrement nos stocks grâce au courage et à l'esprit de sacrifice des marins.
Au ter février 1945, l'armée et la marine, à Iwo Jima, disposaient de quatre-vingt-dix jours de riz et de soixante jours en denrées complémentaires.
Jusqu'en juin 1944, les avions américains ne survolèrent pas la région de Chichi Jima, de sorte que nous ne pensions à protéger nos convois que contre les sous-marins. Nos transports étaient couverts par nos destroyers ou nos bateaux de défense côtière avec une aide limitée des avions basés à Tateyama, Hachijyo Jima, Chichi Jima et Iwo Jima. Après juin, les Américains entreprirent l'attaque de nos convois et nous en fûmes réduits à la navigation comme au travail de nuit ; en outre, pour protéger nos bateaux, nous fûmes forcés de baser à Iwo Jima un groupe de chasse. C'est alors que je constatai combien ridicules étaient nos transports maritimes face à un ennemi disposant de la maîtrise de l'air.
Les officiers et les hommes manquaient d'eau douce. Ils recueillaient l'eau de pluie dans des barils vides. Comme ils étaient dans l'impossibilité de se baigner, ils en étaient réduits à aller à Kitano Hama pour prendre des bains aux sources sulfureuses chaudes.
Il n'y avait pas de légumes frais ; beaucoup d'entre nous souffrirent de malnutrition et il y eut des cas de paratyphoïde. A ce moment-là, j'estimai à 20 % des effectifs le nombre des malades.
Le 19 février 1945, les forces américaines débarquèrent sur les plages près du premier aérodrome, sous la protection d'un bombardement très précis de l'aviation et de la marine. Bien que la direction de leurs débarquements, leur force et leurs méthodes de combat fussent celles que nous avions envisagées, nous ne pûmes prendre aucune des contre-mesures prévues. Les 135 emplacements d'armes que nous avions construits autour du terrain d'aviation furent enlevés et occupés au cours des deux premiers jours. Nous dirigeâmes sur eux un violent barrage d'artillerie avec les pièces dont nous disposions à Motoyama et sur le mont Suribachi, mais les canons étaient immédiatement détruits par le tir de contre-batterie. Plusieurs occasions se présentèrent à nous de déclencher des contre-attaques, mais nous savions que nous éprouverions de lourdes pertes sous le bombardement naval et aérien des Américains. Nos officiers et nos hommes, dans ces conditions, préféraient attendre que l'ennemi se présentât à très courte distance.
Nous fûmes très découragés quand le mont Suribachi tomba après seulement cinq jours de combats. A Chichi Jima, je reçus un télégramme du commandant du secteur du mont Suribachi, le colonel Atsuji, qui informait le général Kuribayashi que « le bombardement aérien et naval de l'ennemi était tel, ses attaques à l'explosif si violentes, que nos tentatives de résistance sur nos positions actuelles équivalaient à un suicide. Nous ferions mieux d'abandonner nos positions et de choisir la mort par une charge banzai ». J'étais très ému. J'avais appris la chute du premier terrain d'aviation, mais jamais je n'avais pensé que nous pourrions perdre le mont Suribachi en moins de cinq jours. Le général Kuribayashi, quand il reçut ce télégramme, manifesta de la colère.
Quand les chars américains M-4 (« Sherman .) firent leur apparition devant Osakayama, le général Kuribayashi aurait bien voulu savoir comment les traiter. Même nos canons de 47 ne pouvaient rien contre eux ; le général en vint à considérer que seules les attaques individuelles à l'explosif seraient efficaces.
Il informa Tokyo par radio que les trois divisions de marines ne lui feraient pas peur s'il n'y avait le bombardement naval et aérien. C'était là la seule raison qui le réduisait à sa situation précaire.
Le général Kuribayashi se tenait habituellement dans sa grotte P.C. Dès que les télégrammes étaient rédigés par ses officiers, faisant état des renseignements qu'ils avaient reçus des troupes au contact, il les vérifiait, les révisait et enfin ordonnait leur transmission. Comme il écrivait avec beaucoup d'art, ses télégrammes faisaient pleurer tous les Japonais.
D'abord, nous reçûmes des informations qui nous signalaient que nos attaques par infiltration causaient de lourdes pertes aux Américains. Mais, au début de mars, un renseignement transmis par radio à Tokyo disait : « Les dispositifs de sûreté ennemis sont devenus si efficaces qu'il est difficile de s'infiltrer dans leurs lignes. Ne surestimez pas nos possibilités d'attaque par infiltration. »
Ici, je voudrais rendre hommage aux braves aviateurs qui, par air, ravitaillaient Iwo Jima en armes. Ils agissaient en liaison avec le commandant de l'île, décollaient de l'aérodrome de Hamamatsu, au Japon, et apportaient des grenades et des lance-flammes.
Le général Kuribayashi commanda sa bataille à la lueur des chandelles, sans une minute de repos ni de sommeil, jour après jour. La radio, les journaux et les magazines du Japon l'encourageaient. Jeunes et vieux, garçons et filles de sa ville natale priaient Dieu de lui accorder la victoire. Le 14 mars, le Cham d'Iwo Jima. composé avant le débarquement américain par les combattants d'Iwo Jima, fut diffusé par radio à Tokyo à l'intention du général Kuribayashi, de ses officiers et de ses hommes ; il adressa ses remerciements à tous les Japonais.
Le 15 mars, il avisa Tokyo par câble : « Pris décision tenter sortie et charge banzai contre ennemi le 17 à minuit. Maintenant, je dis adieu à mes chefs et à mes camarades. » Il ajouta à son télégramme trois « Chants d'adieu ».
Dès le matin du 17, jour où il fut promu général de division, les communications furent interrompues. Nous pensions que le 17 avait été son dernier jour. Nous fûmes surpris quand la radio nous apporta un télégramme de lui le 21. Nous apprîmes que lui et ses hommes, armée et marine ensemble, soit 400 hommes, firent leur sortie à minuit et s'enfermèrent ensuite dans un abri souterrain à 140 mètres environ au nord-ouest de leur ancien abri. Il nous adressa le télégramme suivant : « N'ai ni bu ni mangé depuis cinq jours. Mais moral très élevé. Nous allons livrer notre dernier combat. » De Chichi Jima, j'essayai de lui apprendre par télégramme sa promotion à compter du 17 mars. Le soir du 23, un opérateur radio me dit qu'il avait reçu le message suivant d'Iwo Jima : « A tous, officiers et soldats de Chichi Jima, adieu. • J'essayai pendant les trois jours suivants de contacter Iwo Jima ; je ne reçus aucune réponse. L'île était tombée.
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