Wingatte et les Chindits

Une aventure téméraire qui tourne au cauchemar

En mars 1942 on vit arriver en Birmanie l'un des personnages les plus extravagants qui aient jamais revêtu l'uniforme britannique. Anticonformiste patenté, le colonel Orde Charles Wingate, appelé à diriger les opérations de guérilla contre les Japonais, était coutumier d'actions militaires que l'on commentait en haut lieu avec le plus grand scepticisme. Érudit et linguiste accompli, il citait volontiers la Bible et discourait aussi bien sur les moeurs des hyènes que sur la philosophie platonicienne.
Ce curieux officier avait conçu un plan audacieux qui allait à contre-courant des idées reçues. Il voulait, à l'instar des hardis cavaliers d'autrefois, se livrer à des incursions en arrière des positions ennemies pour désorganiser les communications, faire sauter les dépôts de munitions, en un mot «causer des destructions hors de proportion » avec la modestie des moyens mis en oeuvre. Dans leur «pénétration en profondeur», les troupes seraient ravitaillées par air et dirigées à distance par radio.
Pour aguerrir ses hommes en vue de «cette opération éprouvante et épuisante à l'extrême», Wingate les soumit à un entraînement impitoyable. Ils devaient exécuter ordre sur ordre, traverser des fleuves à la nage, se contenter de maigres rations, apprendre à supporter les piqûres d'insectes et, pendant la saison des pluies, marcher dans une boue épaisse. Il n'accordait d'exemption que pour maladie grave, remettait promptement sur pied ceux qui s'évanouissaient pendant la marche et les obligeait à continuer. Pour mettre au point sa tactique, il fit aménager de vastes espaces sablés — certains couvraient 300 mètres carrés — où montagnes, cours d'eau et emplacements de canons étaient reproduits à l'échelle.
Le 13 février 1943, Wingate et ses Chindits — du nom des farouches lions de pierre qui gardent les pagodes birmanes reçurent leur ordre de marche. Chaque équipement pesait 30 kilogrammes et comprenait un fusil, une baïonnette, des cartouches, trois grenades à main, cinq jours de rations, un couteau de poche, une corde, un bidon, quatre paires de chaussettes et une chemise de rechange. Accompagnés d'un millier d'animaux de bât et de huit chiens de liaison, les 3000 Chindits franchirent la Chindwin et passèrent en territoire sous occupation japonaise. Ainsi commença l'une des entreprises les plus hardies de la Deuxième Guerre mondiale.
Après avoir traversé la Chindwin, les Chindits harcelèrent les Japonais pendant des semaines et effectuèrent 75 sabotages sur 50 km de voie ferrée. Cependant l'avantage restait aux Japonais, car ils connaissaient le terrain. «S'ils restent dans la jungle », déclara le général Mutaguchi, commandant la XVe armée, « ils mourront de faim.»
Enhardi par ses succès, Wingate s'enfonça au contraire dans la jungle pour pénétrer plus avant chez l'ennemi. Les parachutages devinrent difficiles, l'eau potable se raréfia, le sol fangeuxeut raison des chaussures, et lesvivres manquèrent. Malades et blessés se firent de plus en plus nombreux. Quelques-uns eurent la chance d'être évacués par avion (à droite); mais, quand vint l'heure de battre en retraite, les autres durent marcher dans la jungle pour regagner l'Inde. Un Chindit sur trois n'y parvint pas.
«Nous avions la barbe longue, les vêtements en lambeaux et nous étions repoussants de saleté », a écrit un survivant du cauchemarde cette retraite.« Nousavancions dans la jungle à la faveur de la nuit pour mieux nous cacher des Japonais, et nous étions complètement épuisés par ces marches... Nous revînmes par petits paquets.»
En fait, du point de vue militaire, on ne peut parler de succès marquant. Mais l'opération chindits allait exercer une influence considérable. Le fait que 3 000 hommes aient pu opérer à des centaines de kilomètres derrière les lignes ennemies et que la plupart soient revenus sains et saufs survolta les armées alliées. Ne fût-ce que pour l'effet qu'elle produisit sur le moral des troupes, l'opération avait été payante.
wingate
les chindits traversent le chindwin en 1943
chindits en Birmanie en 1943
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