La perte de la Birmanie

L'avance foudroyante des Japonais

Les Anglais avaient été pris de court par l'avance foudroyante des troupes japonaises, favorisées par les difficultés mêmes du terrain. Il fallait s'ouvrir un passage dans la forêt pluvieuse, cheminer dans des plaines arides et poussiéreuses, traverser de grands fleuves qui devenaient infranchissables pendant la mousson, escalader des arêtes montagneuses dans la jungle par des températures de 46° à l'ombre ou sous des pluies diluviennes dans un pays où les précipitations annuelles dépassent cinq mètres. A ces difficultés s'ajoutaient toutes sortes de maladies tropicales dues à la présence de nombreux parasites, microbes et virus.
Familière aux Japonais, la jungle déroutait les Anglais. Les Nippons frappaient partout et sans relâche. Ils possédaient des armes automatiques légères, des mortiers de tranchées, des chars légers, et s'en servaient efficacement contre leurs adversaires, qui répugnaient à s'enfoncer dans l'épaisse végétation, et restaient tributaires des voies de communication et de la maniabilité très faible leurs véhicules.
L'ennemi exploitait à merveille leur infériorité, usant d'une tactique parfaitement au point. Il bloquait les routes. De petits éléments d'avant-garde se faufilaient dans la jungle, tournaient les colonnes anglaises, fermaient les routes sur leurs arrières avec des troncs d'arbres ou des carcasses de voitures, disposaient un peu partout mitrailleuses, mortiers et pièces d'artillerie mobile, et leur coupaient la retraite lorsqu'elles reculaient sous le choc d'une attaque frontale. Après avoir expérimenté cette tactique de barrage des routes contre de petites unités, les Japonais la pratiquèrent avec une redoutable efficacité contre des régiments et même, à la fin, contre des divisions entières.
Il leur était d'autant plus facile de contourner les positions de l'adversaire et de s'infiltrer dans ses lignes que dans les plaines de Birmanie, au voisinage des grandes agglomé rations, les indigènes les accueillaient en libérateurs. De longue date, le «British raj» — la domination coloniale assurait aux militaires comme aux fonctionnaires britanniques une existence dorée qui avait fini par dresser contre eux une partie importante de la population. Aussi, dans les villages où les troupes anglaises n'entraient que sous la protection de leurs armes, recevait-on à bras ouverts des guerriers qui arrivaient avec le slogan «l'Asie aux Asiatiques» et la promesse d'une délivrance prochaine.
Le mouvement d'indépendance recevait l'appui des étudiants et de la hiérarchie bouddhiste qui, à l'époque précoloniale, constituait l'un des piliers politiques de la monarchie birmane. Les agents du mouvement revêtaient fréquemment la robe orange des moines bouddhistes — les ponguys — et accomplissaient des missions d'espionnage et de sabotage pour le compte des Japonais, tant et si bien que, voyant dans tout moine un espion, les soldats alliés abattaient parfois à vue des prêtres bouddhistes.
Le mouvement possédait à sa tête un noyau de dirigeants de formation paramilitaire, les Trente Camarades. Passés clandestinement au Japon, à Taiwan ou à Hainan, ils venaient de rentrer en Birmanie aux côtés des Japonais à la tête d'une horde baptisée armée de libération de la Birmanie. Contrairement à la majorité de leurs compatriotes, les Camarades ne nourrissaient aucune illusion sur l'avenir de leur pays. Ils savaient qu'au colonialisme anglais succéderait une autre forme de colonialisme. Aux premiers signes d'effondrement de la puissance britannique, ils se retournèrent d'ailleurs contre l'envahisseur nippon.
Pour ajouter à la confusion, d'innombrables hors-la-loi ravageaient le pays. Depuis fort longtemps, la Birmanie battait le record de la violence en Asie du Sud-Est. Le taux des agressions et des assassinats y était l'un des plus élevés du monde. Des brigands sanguinaires, les dacoits, semaient la terreur dans les campagnes; et des malfaiteurs de tout acabit, vauriens de village et autres chenapans s'associaient à eux pour harceler les Anglais sans répit. Ils allaient jusqu'à tendre des câbles en travers des pistes pour tenter de décapiter les conducteurs de jeeps.
Les témoignages que l'on possède sur la phase finale de cette première campagne de Birmanie laissent une impression d'irréalité, d'horreur et de démence. La fureur populaire se déchaîna surtout contre le million d'Indiens venus en Birmanie pour servir dans l'administration coloniale ou faire simplement fortune. Autrement parcimonieux que la plupart des Birmans, qui aimaient le jeu et appréciaient la vie facile, les Indiens eurent vite fait à la fois de dominer le secteur de l'économie que les rusés marchands chinois installés avant eux en Birmanie n'accaparaient déjà pas, et de s'approprier une bonne partie des terres cultivables.
Les paysans birmans malmenaient les Indiens qui cherchaient à fuir, allant jusqu'à les décapiter froidement au dah, sorte de sabre acéré à extrémité carrée. Ils ne ménageaient pas davantage les soldats de Chiang, par haine contre les marchands chinois de Birmanie qui les exploitaient durement depuis des années. Lorsqu'ils les surprenaient en train de piller, ils n'hésitaient pas à leur couper les mains. Ce que voyant, les Chinois se mirent froidement à tirer à vue sur les malheureux Birmans.
Les dacoits sévissaient partout, frappant, volant et violant. Le pillage et l'incendie criminel dévastaient les campagnes. Il ne restait plus qu'un amas de décombres des villes situées dans un rayon de 300 kilomètres au sud de Mandalay. Cette dernière cité — capitale de la Birmanie avant la colonisation britannique — fut elle-même la proie des flammes. Les rebelles étendaient les foyers d'incendie allumés par les bombes japonaises, et la ville abandonnée brûla pendant vingt-sept jours et vingt-sept nuits. Dans les douves de l'ancien palais royal, des cadavres flottaient parmi les lotus blancs et les jacinthes roses. Dans les rues, les chiens, les vautours se gavaient de chair humaine.
attaque rapide des japonais en birmanie
defenses des anglais en Birmanie en 1942
japonais en birmanie en 1942
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