Une endurance physique et morale prodigieuse.

Les Japonais n'avaient rien à envier aux Indiens...

Aux grands guerriers Sikhs, qui ne se coupaient jamais les cheveux ni la barbe, se mêlaient les Pathans, hommes d'aspect quelque peu sémite venus de la frontière du Nord-Ouest, les nobles Rajputs, les belliqueux Punjabi, fidèles à l'Islam, les Dogras, les Marathas, les Madrasis, les Nagas, féroces chasseurs de têtes descendus des montagnes de la frontière indo-birmane. Mais les plus célèbres de tous étaient les fameux Gurkhas. Depuis près d'un siècle, ce peuple robuste de l'État himalayen du Népal fournissait à l'armée des Indes des fantassins hors pair, rudes, courageux et gais à la fois. Mercenaires par statut, il n'en étaient pas moins très attachés à leurs officiers anglais — Slim avait été des leurs et ces derniers le leur rendaient bien.
Le Gurkha (à gauche) ne reculait devant aucun danger. Il s'attaquait volontiers en solitaire aux chars, aux casemates et aux nids de mitrailleuses. Dans le corps à corps, il délaissait habituellement son fusil pour le kukri, sorte de machette en forme de boomerang, tranchant comme un rasoir. Un jour, à Imphal, un officier anglais découvrit le cadavre d'un Japonais dont le haut du corps, casque compris, avait été fendu net jusqu'au sternum d'un coup de kukri.
Par tradition le Gurkha ne dégainait son kukri que pour verser le sang, même s'il devait faire couler le sien propre. Les soldats des armées occidentales qui, par curiosité, demandaient à admirer cette arme splendide et redoutable n'en croyaient pas leurs yeux en voyant le Gurkha s'entailler les doigts avant de la remettre dans son fourreau.
L'endurance physique et morale des troupes indiennes était prodigieuse. Les officiers anglais qui les encadraient ne tarissaient pas d'éloges sur leurs qualités. Ils jugeaient même leurs unités d'élite nettement supérieures à celles de l'armée régulière britannique.
Dans le camp opposé, les Japonais n'avaient rien à envier aux Indiens. Un courage extraordinaire les animait. L'armée récompensait par des décorations la durée des services et la participation aux campagnes, mais ne reconnaissait pas la bravoure sur le champ de bataille, car cela allait de soi. Sans doute le jeune soldat japonais tenait-il à la vie autant que quiconque, mais, soumis pendant trois mois à l'enseignement intensif des doctrines du Bushidô, il apprenait à préférer la mort à la captivité.
Quant aux officiers, ils poussaient l'acceptation de leur propre mort jusqu'à faire célébrer leur service funèbre avant de partir pour le front. La famille du soldat japonais ne devait absolument rien faire ni rien dire qui pût dissuader un fils, un mari ou un frère de sacrifier sa vie.
Dans une situation désespérée, le combattant nippon gardait pour lui sa dernière balle ou sa dernière grenade et, s'il tombait malgré tout aux mains de l'ennemi, il cherchait à se supprimer par n'importe quel moyen. Les écrits relatifs aux opérations en Inde-Chine-Birmanie font état de curieuses tentatives de suicide. On rapporte qu'à Imphal, un prisonnier essaya de se trancher la gorge à l'aide du couvercle d'une boîte de rations.
Dans l'admiration qu'il nourrissait à l'égard de son adversaire, Slim écrit: «La force de l'armée japonaise résidait... dans le courage personnel du soldat. Il marchait et se battait jusqu'à la mort. Lorsque cinq cents Japonais recevaient l'ordre de tenir une position, il nous fallait, pour l'enlever, en tuer quatre cent quatre-vingt quinze. Alors, les cinq derniers se donnaient la mort.»
C'est au plus fort de la bataille d'Imphal-Kohima que les qualités exceptionnelles du combattant nippon se manifestèrent de la manière la plus éclatante. A la mi-mai, quand les Britanniques eurent repris l'initiative, les Japonais commencèrent à connaître de terribles privations. Ils n'avaient pu, comme ils l'avaient escompté, s'emparer des dépôts de ravitaillement et, circonstance aggravante, se trouvaient coupés de leurs arrières par la mousson d'été. Ils mangèrent leurs mulets, et le béribéri se mit à sévir.
Leurs chefs restaient insensibles à leurs souffrances. Avec l'inflexibilité propre à la plupart des généraux japonais —Slim, on s'en souvient, avait noté ce trait de caractère — Mutaguchi se refusait à changer ses plans. Il limogea deux de ses trois généraux — les commandants des 15e et 33e divisions — trop mous à son gré, et enjoignit à leurs successeurs de poursuivre l'offensive.
Afin de ne laisser planer aucun doute sur son intransigeance, il adressa à ses troupes un ordre du jour qui ne taisait aucune des épreuves qui les attendaient: «Continuez le combat jusqu'à épuisement de vos munitions. Si vos mains sont rompues, battez-vous avec vos pieds. Si vos mains et vos pieds sont rompus, servez-vous de vos dents. Si votre corps n'en peut plus, battez-vous avec votre esprit. Le manque d'armes n'excuse pas la défaite.»
gurkha en birmanie en 1944
soldat japonais blesse pendant la campagne de birmanie
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